29 septembre 2008

Catch ou la nouvelle pièta


Kofi Kingston RAW bercy 2008
envoyé par djib24




La WWE soit la principale fédération de catch était présente hier à Bercy devant un public enthousiaste de 15 000 personnes.

Après des décennies, de vaches maigres, le catch redevient rentable en France grâce à des fans plutôt geeks friands de produits dérivés.

51 ans après, les écrits de Roland Barthes (dans ses Mythologies) sur le catch comme avatar du spectacle antique sont toujours d'actualité.




Le monde où l’on catche (extraits)

La vertu du catch, c’est d’être un spectacle excessif.

On trouve là une emphase qui devait être celle des théâtres antiques. … Il y a des gens qui croient que le catch est un sport ignoble.

Le catch n’est pas un sport, c’est un spectacle…Le public se moque complètement de savoir si le combat est truqué ou non, et il a raison ; il se confie à la première vertu du spectacle, qui est d’abolir tout mobile et toute conséquence : ce qui lui importe, ce n’est pas ce qu’il croit, c’est ce qu’il voit. [1]

Ainsi la fonction du catcheur, ce n’est pas de gagner mais d’accomplir exactement les gestes qu’on attend de lui. … [2], le catch propose des gestes excessifs, exploités jusqu’au paroxysme de leur signification. … dans le catch, un homme à terre y est exagérément, emplissant jusqu’au bout la vue des spectateurs, du spectacle intolérable de son impuissance…

Le geste du catcheur vaincu signifiant au monde une défaite que, loin de masquer, il accentue et tient à la façon d’un point d’orgue, correspond au masque antique chargé de signifier le ton tragique du spectacle. Au catch, comme sur les anciens théâtres, on n’a pas honte de sa douleur, on sait pleurer, on a le goût des larmes.

Comme au théâtre, chaque type physique exprime à l’excès l’emploi qui a été assigné au combattant. (Pour l’un, Thauvin , le) rôle est de figurer ce qui, dans le concept classique du « salaud » (concept clef de tout combat de catch), se présente comme organiquement répugnant. …on se sert ici de la laideur pour signifier la bassesse…

les catcheurs ont donc un physique, aussi péremptoire que les personnages de la Comédie italienne, qui affichent par avance, dans leur costumes et leurs, attitudes, le contenu futur de leur rôle : Pantalon ne peut être jamais qu’un cocu ridicule, Arlequin un valet astucieux et le Docteur un pédant imbécile, …

Il s’agit d’une véritable Comédie Humaine, où les nuances les plus sociales de la passion (fatuité, bon droit, cruauté raffinée, sens du « paiement ») rencontrent toujours par bonheur le signe le plus clair qui puisse les recueillir, les exprimer et les porter triomphalement jusqu’aux confins de la salle. On comprend qu’à ce degré, il n’importe plus que la passion soit authentique ou non. Ce que le public-réclame, c’est l’image de la passion ; non la passion elle-même. Il n’y a pas plus un problème de vérité au catch qu’au théâtre. Ici comme là ce qu’on attend, c’est la figuration intelligible de situations morales ordinairement secrètes. …

Ce qui est ainsi livré au public, c’est le grand spectacle de la Douleur, de la Défaite et de la Justice.

⇒ La Douleur

Le catche présente la douleur avec toute l’amplification des masques tragiques : le catcheur qui souffre sous l’effet d’une prise réputée cruelle (un bras tordu, une jambe coincée) offre la figure excessive de la Souffrance ; comme une Pietà primitive, il laisse regarder son visage exagérément déformé par une affliction intolérable.

On comprend bien qu’au catch, la pudeur serait déplacée, étant contraire à l’ostentation volontaire du spectacle, à cette Exposition de la Douleur, qui est la finalité même du combat. Aussi tous les actes générateurs de souffrances sont-ils particulièrement spectaculaires, … la souffrance paraît infligée avec ampleur et conviction, car il faut que tout le monde constate non seulement que l’homme souffre, mais encore et surtout comprenne pourquoi il souffre.

Ce que les catcheurs appellent une prise ; c’est-à-dire une figure quelconque qui permet d’immobiliser indéfiniment l’adversaire et de le tenir à sa merci, a précisément pour fonction de préparer d’une façon conventionnelle, donc intelligible, le spectacle de la souffrance, d’installer méthodiquement les conditions de la souffrance : l’inertie du vaincu permet au vainqueur (momentané) de s’établir dans sa cruauté et de transmettre au public cette paresse terrifiante du tortionnaire qui est sûr de la suite de ses gestes : … le catch est le seul sport à donner une image aussi extérieure de la torture. Mais ici encore, seule l’image est dans le champ du jeu, et le spectateur ne souhaite pas la souffrance réelle du combattant, il goûte seulement la perfection d’une iconographie. Ce n’est pas vrai que le catch soit un spectacle sadique : c’est seulement un spectacle intelligible.


⇒ La Défaite

On a déjà dit tout le parti que les catcheurs tiraient d’un certain style physique, composé et exploité pour développer devant les yeux du public une image totale de la Défaite.

La mollesse des grands corps blancs qui s’écroulent à terre d’une pièce ou s’effondrent dans les cordes en battant des bras, l’inertie des catcheurs massifs réfléchis pitoyablement par toutes les surfaces élastiques du Ring rien ne peut signifier plus clairement et plus passionnément l’abaissement exemplaire du vaincu. …

II y a là un paroxysme de signification à l’antique qui ne peut que rappeler le luxe d’intentions des triomphes latins. A d’autres moments, c’est encore une figure antique qui surgit de l’accouplement des catcheurs, celle du suppliant, de l’homme rendu à merci, plié, à genoux, les bras levés au-dessus de la tête, et lentement abaissé par la tension verticale du vainqueur. Au catch contrairement au judo, la Défaite ;n’est pas un signe conventionnel, abandonné dès qu’il est acquis : elle n’est pas une issue, mais bien au contraire une durée, une exposition, elle reprend les anciens mythes de la Souffrance et de l’Humiliation publiques : la croix et le pilori. …


⇒ La justice



Mais ce que le catch est surtout chargé de mimer, c’est un concept purement moral la justice. L’idée de paiement-est essentielle au catch …

Il s’agit donc, bien sûr, d’une justice immanente. Plus l’action du « salaud » est basse, plus le coup qui lui est justement rendu met le public en joie …

Les catcheurs savent très bien flatter le pouvoir d’indignation du public en lui proposant la limite même du concept de Justice, cette zone extrême de l’affrontement où il suffit de sortir encore un peu plus de la règle pour ouvrir les portes d’un monde effréné.

Pour un amateur de catch, rien n’est plus beau que la fureur vengeresse d’un combattant trahi qui se jette avec passion, non sur un adversaire heureux mais sur l’image cinglante de la déloyauté.

… La Justice est donc le corps d’une transgression possible ; c’est parce qu’il y a une Loi que le spectacle des passions qui la débordent a tout son prix.



On a déjà noté qu’en Amérique le catch figure une sorte de combat mythologique entre le Bien et le Mal (de nature para-politique, le mauvais catcheur étant toujours censé être un Rouge). Le catch français recouvre une tout autre héroïsation, d’ordre éthique et non plus politique.

Ce que le public cherche ici, c’est la construction progressive d’une image éminemment morale : celle du salaud parfait.

On vient au catch pour assister aux aventures renouvelées d’un grand premier rôle, personnage unique, permanent et multiforme comme Guignol ou Scapin, inventif en figures inattendues et pourtant toujours fidèle à son emploi. Le salaud se dévoile comme un caractère de Molière ou un portrait de La Bruyère, c’est-à-dire comme une entité classique, comme une essence, dont les actes ne sont que des épiphénomènes significatifs disposés dans le temps. …
Qu’est-ce donc qu’un salaud pour ce public … ?

Essentiellement un instable, qui admet les règles seulement quand elles lui sont utiles et transgresse la continuité formelle des attitudes. C’est un homme imprévisible, donc asocial. Il se réfugie derrière la Loi quand il juge qu’elle lui est propice et la trahit quand cela lui est utile ; tantôt il nie la limite formelle du Ring et continue de frapper un adversaire protégé légalement par les cordes, tantôt il rétablit cette limite et réclame la protection de ce qu’un instant avant il ne respectait pas. Cette inconséquence, bien plus que la trahison ou la cruauté, met le public hors de lui : froissé non dans sa morale mais dans sa logique, il considère la contradiction des arguments comme la plus ignoble des fautes. Le coup interdit ne devient irrégulier que lorsqu’il détruit un équilibre quantitatif et trouble le compte rigoureux des compensations ;

ce qui est condamné par le public, ce n’est nullement la transgression de pâles règles officielles, c’est le défaut de vengeance, c’est le défaut de pénalité.

Aussi, rien de plus excitant pour la foule que le coup de pied emphatique donné à un salaud vaincu ; la joie de punir est à son comble lorsqu’elle s’appuie sur une justification mathématique, le mépris est alors sans frein …

….Sur le Ring …, les catcheurs restent des dieux, parce qu’ils sont, pour quelques instants, la clef qui ouvre la Nature, le geste pur qui sépare le Bien du Mal et dévoile la figure d’une Justice enfin intelligible.


Notes

[1] (comme dans un pièce du théâtre antique)

[2] Contrairement au judo qui contient une part secrète de symbolique ; il s’agit de gestes retenus, précis mais courts, dessinés juste mais d’un trait sans volume

6 commentaires:

  1. http://www.dailymotion.com/relevance/search/mankind%2Bundertaker/video/x6ojx7_the-undertaker-vs-mankind_sport

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  2. J'y étais, pour accompagner mes deux décérébrés de fils. Sociologiquement, c'est assez intéressant. Un détail frappant, tout de même : le public devait être à 95 % blanc. Je cherche une explication...

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  3. Oh c'est simple, le catch américain est une passion des white-trash français issus de nos anciennes régions industrielles... Les 3/4 des fans viennent du Nord ou de l'Est.

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  4. Reune: chuut,
    Barthes itou, écoutez Joharno:

    http://www.dailymotion.com/video/x6br8q_catch-2-by-joharno_sport

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  5. Putain K, comment tu connais ça?!!!

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  6. Outre la passion du catch et du bizness:
    -il y a une chose que je partage avec Vince McMahon (Reichführer de la WWE): nous sommes tous les deux des Républicains, même si lui préfère McCain et moi Miss Palin.
    -il y a une chose que je ne partagerai pas, même avec Vince: sa fille Stephanie.
    -il y a une chose que je pardonne à Vince: son fils Shane, on va s'en occuper et il va morfler!
    -il y a une chose que je ne pardonnerai jamais à Vince, c'est de s'être glissé sous la jupe de Lilian Garcia.

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