22 septembre 2020

La folie croît

Je nous revois, il y a quelques années encore, nous précipiter sur le blog les jours de faits divers, tels des clébards accourant le long du grillage qui borde la RN. Il s’agissait d’être premier sur le coup, à couvrir la bévue d’un politique, la bouffonnerie d'un comédien, l’inélégance d’un journaliste... Tarder, c’était prendre le risque que Kroulik ait déjà défouraillé le photo-montage définitif. Que Léstat ait déjà épandu ses proses obsédantes et épuisé tous les jeux de mots qui faisaient mouche. Que Beboper ait déjà écrit la morale de l’histoire. Que Skymann ait fait prout. Que Fouquet ait pris la dernière bière de la glacière. 

Que voulez-vous, à cette époque l'abracadabrance ne se présentait pas tous les jours. Seulement une fois par quinzaine. Elle faisait relief dans un quotidien aux semblants de normalité. On l’entendait venir, on ajustait le fusil, pan ! et on retournait sur sa paillasse jusqu’au prochain passage de train. Il pouvait encore se passer des jours sans qu’une actualité désole, qu’un pan de monde s’écroule laissant voir l’effarante pourriture grouillant sous l’enduit. Entre le dérisoire du lundi et le désastre du vendredi, on avait le temps de poser la plume et de reprendre ses esprits. 

Aujourd’hui c’est une autre affaire. Tout se multiplie et s’enchaîne. Qui a le temps d’écrire 1 500 signes à peu près perspicaces avant que la vague suivante ne vienne balayer le chaos pour le remplacer par un autre chaos ? Twitter est le seul exercice de blog possible dans le temps imparti - et quel exercice misérable ! Aujourd’hui, tout se présente déjà incroyable, déjà exagéré, tout est ridicule sans nécessiter d’être ridiculisé. Essayez simplement de vous remémorer la liste de ce qui vous a estomaqué ces trois derniers mois... Impossible. L'aberration est quotidienne. Aujourd’hui, ce sont les ministres droits et peignés qui parlent de partition, de guerre civile, de séparatisme, en des termes que le pire droitard complotiste des années 90 n’osait même pas utiliser. Aujourd’hui, aujourd’hui... Comment crier au fou alors qu’on est soi-même soumis à des hallucinations quotidiennes ? Alors que soi-même on se promène dans la rue au grand jour avec un masque respiratoire sur le nez ? 

On ne rit pas sous la tempête. On n’analyse pas, tambour battant, depuis l’intérieur de la machine à laver. Il n’est plus vraiment temps d’amuser ni d’écrire. Il n’est plus temps de prédire. Il est temps d’enfouir et mettre à l’abri ce qui peut l’être. Et ne plaignons rien ni personne, surtout ! Ce qu’il se passe est souhaité ou du moins consenti. Soumission. Désertion. Regard au plafond. Plus d'innocents désormais. Personne qui puisse dire qu’il ne sait pas. 

Ne cédez pas aux Cassandre !” qu’y disait - Cassandre dont le tort était d’avoir raison et de n’être jamais crue.

13 septembre 2020

Portrait du littérateur en son paletot

 


Cette rumeur caniculaire, c’est celle de mille jets d’eau tiède rebondissant à travers les murs de papier, ruisselant d’appartement en appartement sur les corps chauds des mignonnes, toute théorie de citadines accablées, cherchant dans le pommeau salvateur le remède à l’anéantissante pesanteur dans la nuit écrasée de chaleur –  corps d’albâtre, corps de miel, poignets délicats, toutes mille variétés, brillants petits fessiers pommelés français, bien élevés, de race, en coquinerie – errant dans des chambre étrangères, incapable de trouver le sommeil au bord de lits défaits, je cherche, je palpe… des bibliothèques inconnues. Je suis à Paris ! Paris !


Je descends, je m’aventure, les rues désertes, les bars du quartier ouverts la semaine dernière, les ravissantes clochardes attablées une clope au bec un verre de blanc à la main, je file, je marche, Strasbourg-Saint-Denis, allures de bas-empire, Babel luxuriante, tous les peuples de l’empire y dégorgés ; je suis pas dépaysé, peut-être en état d’ivresse, un peu, légèrement, je me retourne, convulsif : qui donc me colle aux basques ? Mauvais rêve, delirium peut-être… C’est Chichnarfne ? à mes trousses ! Il me suit depuis Helsingfors ! louche loufiat ! Sans passeport ! c’est ça l’Europe !

7 septembre 2020

Élite intellectuelle

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À son origine, le terme "méritocratie" est péjoratif, inventé par Michael Young pour les besoins d'une social-fiction dystopique écrite dans les années 50 : L'Ascension de la méritocratie. L'auteur imagine la dérive autoritaire d’une société où une élite de diplômés et d’experts, se considérant éclairée, ne veut plus prendre le risque de laisser les masses non savantes jouer avec la démocratie.

Le livre, que je n’ai pas lu, préfigure avec cinquante ans d'avance une certaine actualité où les pouvoirs politique et économique sont concentrés par une “élite intellectuelle” formée dans les mêmes quelques écoles, dépensant pour le capital éducatif de ses enfants afin d’assurer sa reproduction sociale, et se méfiant comme d'une lèpre de la classe des “non diplômés”. Le narrateur, commentateur réjoui et satisfait n'ayant cesse de louer le système, rappelle lui aussi non sans un certain trouble notre cher Christophe Barbier.

Aujourd'hui, la réalité de la fracture sociale et politique contre laquelle le livre mettait en garde est quasiment admise, objectivée par l'événement des gilets jaunes et les constats des meilleurs observateurs de notre temps. Il conviendrait toutefois de prendre quelques précautions en définissant plus précisément ce que l’on entend par "élite" ou "bourgeoisie intellectuelle", et de ne s'en exagérer ni l'élitisme, ni l'intellectualité.

Les happy few dont on parle sont en réalité assez nombreux, s'accumulant derrière la vaste catégorie CSP+, qui mêle à la bourgeoisie classique toute la génération montante d’une classe moyenne aisée. Ça fait du monde. Et si l'on qualifie cette élite “d’intellectuelle”, c'est davantage par opposition à “manuelle” que pour souligner une faculté d'esprit extraordinaire. Bien au contraire, il est frappant de constater combien les jeunes de cette classe “privilégiée” ont tout autant été concernés que les autres par l’effondrement de la culture générale, du savoir et de la civilité.

19 août 2020

Les MQALADNPEEU

Que voulez-vous, ça arrive à tout le monde. Il n'y a pas à s'en vouloir. Les MQALADNPEEU n'ont rien de honteux. On n'y peut pas grand chose de toute façon. 

Voilà comment ça se passe en général : une chose se présente à vous dans le domaine artistique, intellectuel, humain... Elle vous tombe sous la main, au premier abord elle vous semble de bonne facture. Vous la sous-pesez, elle vous paraît valable et même "géniâle" : le vernis est chouette, ça sonne bien, la finition est chiadée, rien à redire, "y'a du potentiel ou j'm'y connais pas !" songez-vous en esquissant la mine de l'expert à qui on la fait pas.

Mais peu après que votre sympathie pour la chose ait déclose sa robe de pourpre au soleil (une semaine, un an, une décennie...), vous y jettez un oeil de nouveau et l'examen plus approfondi dément votre enthousiasme initial. Le truc qui tenait la route est désormais bancal, l'originalité s'avère trompe-l'oeil, la qualité a passé... Mirage, l'oasis ! L'or s'avère être un fer blanc vilainement ciselé par un artisan sinon malhonnête, trop habile... Vous vous êtes fait couillonner, mon vieux ! 

Oui, vous venez de vous faire avoir par... une Merde Qui Avait L'Air De Ne Pas En Etre Une (MQALADNPEEU). La Merde Qui Avait L'Air De Ne Pas En Etre Une désigne une chose que vous avez aimé démesurément, ou même un peu, par erreur, étourderie ou inexpertise à un moment de votre vie, alors qu'elle n'en vaut pas la peine. Vous vous êtes TROMPE ! 

Afin de vous éviter ce désagrément à l'avenir, le CGB présente ici une liste non limitative de MQALADNPEEU :


1. Les BD 
Les BD sont des MQALADNPEEU la plupart du temps. Qui, en effet, n'a jamais été attiré par une somptueuse couverture d'album, lumineuse, profonde, impressionnante de couleur, plongeant l'imagination dans une ambiance... et aussitôt déçu quand il en a ouvert une page ? Neuf fois sur dix, la couverture est plus belle que le contenu, le niveau ne suit pas, le coloriste n'a pas été payé pour les pages intérieures, c'est tout juste si on ne dirait pas que le dessinateur n'est pas le même... 
La faute revient aux progrès réalisés conjointement par l'édition et les logiciels d'image, qui permettent au premier clampin de pondre une couverture qui en jette, d'intégrer de la photo, de retoucher, d'ajouter des effets, du volume, à moindre effort... 
Oui, les bandes dessinées sont très souvent des merdes qui avaient l'air de ne pas en être une. Le phénomène qui l'atteste est le "roman graphique" : sous cette catégorie qui peut occasionnellement donner du bon, se glissent quantité de merdes qui, sous prétexte de s'émanciper des structures et codes du récit BD, usent de médiocrité de façon désinhibée. "Roman graphique" habilite quiconque a envie de s'exprimer (et ils sont légion) à se répandre en textes-fleuve, récit social ou psychologique à deux sous, et en croquis plus ou moins minables. Vas-y que je t'ose un petit crayonné de merde à peine relevé par un subterfuge coloriel ou une trame de papier façon "journal de bord à petits carreaux" afin de donner un tour intimiste à la daube. Ainsi emballé, le tout a l'air présentable sur étal. Mais c'est de la MQALADNPEEU !

Oeuvre courageuse et sans concession
sur la "charge mentale", un sujet tabou.

2. Kirsten Dunst

7 août 2020

Le souverainisme de Balzac

Dans Le Médecin de campagne, Balzac fait le récit d'un homme bienfaiteur qui par les conseils prodigués à un hameau misérable, le fait prospérer en commune florissante. S'ensuit une réflexion du médecin sur la façon dont une nation devrait être administrée pour connaître le même succès :

Hélas, on n'éclaire pas un gouvernement, et de tous les gouvernements, le moins susceptible d'être éclairé, c'est celui qui croit répandre des lumières. (...) Ce que nous avons fait pour ce canton, chacun devrait le faire dans la sphère d'intérêt où il agit. (...) Là où j'ai encouragé la fabrication de chapeaux de paysan, le ministre soustrairait la France au joug industriel de l'étranger, en encourageant quelques manufactures d'horlogerie, en aidant à perfectionner nos fers, nos aciers, nos limes ou nos creusets (...). En fait de commerce, encouragement ne signifie pas protection. La vraie politique d'un pays doit tendre à l'affranchir de tout tribu envers l'étranger, mais sans le concours honteux des douanes et des prohibitions. L'industrie ne peut être sauvée que par elle-même, la concurrence est sa vie. Protégée, elle s'endort ; elle meurt par le monopole comme sous le tarif. 
Le pays qui rendra tous les autres ses tributaires sera celui qui proclamera la liberté commerciale, il se sentira la puissance manufacturière de tenir ses produits à des prix inférieurs à ceux de ses concurrents. La France peut atteindre à ce but beaucoup mieux que l'Angleterre, car elle seule possède un territoire assez étendu pour maintenir les productions agricoles à des prix qui maintiennent l'abaissement du salaire industriel : là devrait tendre l'administration en France, car là est toute la question moderne. (...) 

5 août 2020

Benoît et Benjamin prennent le train



Il fut un temps où l’on employait l’expression « la vie de tous les jours » pour distinguer d’un côté les jours ordinaires, où la routine règne, et de l’autre les jours exceptionnels, rares, où une aventure arrive, une nouveauté survient, un rouage grippe. Ce temps n’est plus : désormais, chaque jour apporte à l’homme moderne au moins une occasion de s’étonner ou, comme disent les formateurs en management, de « se remettre en question ». Hier, j’ai pris le TGV.