14 septembre 2019

A l'arrêt du 95




J’étais resté tapi au fond de mon lit tiède jusqu’à l’extrême limite de la bienséance, mais enfin vers neuf heures il avait bien fallu briser là et partir en quête de la justification quotidienne de mon existence. J’arrivais à l’arrêt de bus déjà suant et tenaillé par la douloureuse inquiétude de l’employé qui sait qu’il encourra le légitime déplaisir de ses supérieurs, le front plissé par l’injustice absolue de devoir ainsi sacrifier cette brillante matinée à l’assommoir quotidien du travail salarié, ses abîmes de réunions interminables où ne se décide jamais rien, altitudes de power points, slides en pagaille, torture garottante des urinoirs où l’on arrive en même temps que son chef de service, ce qui suffit à vous étrangler la vessie, liquider la bite, condamné à repasser plus tard, écrans infinis des ordinateurs, jappement strident des téléphones, immense désert de surveillance des bureaux partagés, modernes et conviviaux. J’en étais donc là, le front rongé par de sourdes tenailles, me pressant nerveusement à l’arrêt du bus 95, fantomatique et encore invisible masse de ferraille, lorsque soudain mes yeux fatigués se posèrent sur toi :

10 septembre 2019

Mon nom est personne

Nouveaux-prenoms-les-plus-originaux_2 

À quel moment s’est-on mis à penser que le domaine des prénoms devait être celui de l'inventivité la plus totale ? À quel moment s’est-on persuadé que tout, absolument tout était permis en la matière ? Qu’est-ce qui a fait qu’un jour, on a cessé de choisir parmi les saints du calendrier, de prendre le nom d’un oncle ou d’un ami pour l’honorer, de piocher dans un dictionnaire d’existants, pour se mettre purement et simplement à inventer des trucs ?

Résultat : dans une classe de 30 élèves aujourd’hui, non seulement il n’y en a plus deux qui ont le même prénom, mais c'est à peine s’il s’en trouve cinq dont on peut dire que le prénom existe, qu’on le connaissait ou qu’on l’avait déjà entendu quelque part. C’est malin !

C’est progressivement que l’originalité s’est immiscée. Au départ, elle a consisté à choisir des consonances exotiques et charmantes : un petit -a par-ci, un petit -io par-là... Puis on a arrêté les chichis : c’est le prénom entier qu’on a fait venir tel quel du bout du monde jusque sous nos climats pluvieux, sans chaussettes ni manteau adaptés. Et voilà comment un petit Français peut aujourd'hui se trouver camarade d'un Curtis, sans avoir à bouger de chez lui. Curtis habite Brive-la-Gaillarde, où il est né, et s’appelle en réalité Curtis Chamfoin. Mais c’est toujours mieux que rien.

Malgré cette extension du champ des prénoms possibles, les Mattéo et les Jason ont rapidement envahi le marché. Il a fallu, pour innover, recourir à de nouvelles audaces. Cette fois on fit tomber la règle selon laquelle les noms ont une orthographe donnée. Jérémie est devenu Jérémy. Cyrille est devenu Cyril. C’est vrai quoi, l'orthographe qu’est-ce qu’on s'en fout ! A l'inverse, d’autres ont appliqué la règle grammaticale de la plus rigoriste des manières : Daphné est ainsi devenue Daphnée ! Logique, puisque c’est une fille. Si elle avait été plusieurs, les parents l'auraient appelée Daphnéent.

9 septembre 2019

La révolte des ordures


Dans un monde parfait, personne ne donnerait un micro à un ancien footballeur, personne ne ferait attention à ce qu’il dit, ce qu’il écrit ni ce qu’il pense. Mais nous ne sommes pas dans un monde parfait, nous sommes en France, en 2019 : je vais donc commenter, le plus brièvement possible, les insanités proférées par un être dépourvu de tout intérêt.

1 septembre 2019

Messe à F***



La vieille église romane aux pierres lavées par le vent gisait en ruines depuis 1956, éternellement en chantier, jamais rénovée, et depuis plus d’un demi-siècle les paroissiens se réunissaient dans une construction provisoire, cube de béton posé à la hâte en face des membres grandioses et désolés de l’église, bas « lieu de culte » trapu, nu et fonctionnel, temporaire depuis plus d’un demi-siècle. L’intérieur était aussi froid et sale et déjeté que l’extérieur ; chaises en plastique, tapis noyés par l’humidité, statues en plâtre de Jeanne d’Arc et de Sainte Thérèse de Lisieux sauvées de la vieille église, deux ou trois scènes pieuses accrochées aux murs nus et lézardés – Une fois sur dix, une fois sur vingt, qu’on la donne, la messe, à F*** : un prêtre qui fait la tournée du diocèse, arrive en retard, s’habille devant tout le monde, murmure quelques mots d’excuse, et les paroissiens qui attendent gentiment, souriant, ils ne lui en tiennent pas rigueur, ils savent que c’est dur, la route est difficile quand on ne connait pas la région. Ils espèrent de lui la vie, littéralement, la vie gratuite du don de Dieu, alors ils attendent patiemment dans leur « lieu de culte » abject et humide et infiniment triste et sale. Le prêtre ne peut pas ne pas le remarquer, c’est sans doute la pire du diocèse, la plus humble, la plus moche, cette église de F***, on dirait les catacombes – non, pas les catacombes, celles-ci étaient le sentier souterrain de la foi qui croissait, jaillissait comme une source, préparait sa subversive suffusion parfaite et épiphanique avec le monde gréco-romain. Ici à F*** les catacombes sont des tranchées à ciel ouvert, des catacombes d’indifférence éventrées comme des boyaux exposés à l’air libre, au mépris, au rien.

25 août 2019

À la bonne franquette

A la fraîche, décontracté du gland

Dans la société sympa, les façons ne doivent plus empeser les rapports entre individus : le patron tutoie, la serveuse appelle par le prénom... nous sommes tous frères. Dans la société sympa, rien ne doit plus marquer de hiérarchie, de rapport, de réserve, et pour s'en assurer, certains bons soldats veillent à forcer la décontraction quand elle est insuffisante.


Je parle ici de ces énergumènes qui parfois, abolissent les conventions de la courtoise d’entrée de jeu, de façon unilatérale, simplement parce qu’ils sont malhabiles à les employer. Vous vous adressez à lui pour la première fois et il vous interrompt derechef : « Ah s’il te plaît ! Ici on se tutoie ! ». Votre politesse était somme toute raisonnable, conventionnelle, rudimentaire, mais le con cherche à s’en défaire avec fracas.

Une autre fois, la jeune femme à qui l’on tient la porte, à qui l’on remplit le verre quand il est vide, à qui l’on porte une attention délicate quelconque, affiche en retour un rictus ou se renfrogne : la gourde juge la galanterie comme quelque chose de dépassé.

Dans tous les cas, ce sont le gougnafier ou la greluche qui chercheront à vous faire vous sentir déplacé, maniéré, emprunté... bien qu'en réalité ce soit l’inverse. C’est bien lui et non vous que la situation encombre, c'est lui qui est engoncé dans ses rituels de décontraction, lui qui tient à faire la bise plutôt qu'à serrer la pogne, lui qui insiste pour qu’on se regarde dans les yeux au moment de trinquer, lui qui tient à ce qu’on l’appelle Jérem’ plutôt que Jérémie ! Et la greluche : c’est elle qui tient à ses convenances égalitaires comme à la prunelle de ses yeux, elle qui se décontenance si celles-ci ne sont pas scrupuleusement respectées ; vos attentions la mettent mal à l’aise parce qu’elle croit qu’il faudrait y répondre, parce qu’elle croit que ces signes revêtent une signification autre que la simple application de la coutume.

23 août 2019

Waze naze



Il y a quelques années, peut-être vingt ans, un copain m’avoue qu’il a pris l’habitude de faire ses courses chez Ed l’épicier (ou chez Leader Price, je ne m’en souviens pas, c’était l’époque où ces enseignes nouvelles envahissaient la France). Je fais les courses chez Ed, qu’il me fait, et immédiatement, il complète son aveu par une précision que je ne réclamais pas : ils ont des super produits ! J’aurais été étonné qu’il avoue acheter ses fournitures dans un magasin qui ne vend que de la merde.