13 juillet 2021

Le son du jour qui n'a pas "trop de notes".

 

Bertrand Burgalat a sorti son dernier album il y a quelques semaines : Rêve capital. Un album hautement recommandable dont voici le morceau le plus étonnant, le plus exigeant et peut-être le plus beau. Quand le dépouillement d'une note de piano plantée sur le temps construit une sophistication paradoxale.

Cette chanson n'illustre d'ailleurs pas particulièrement cet album, qui est beaucoup plus "luxuriant". On y remarque des pépites (Vous êtes ici, Correspondance), la belle harmonisation des cuivres (l'Attente) et, comme toujours chez Burgalat, l'élégance de la légèreté portée sur un monde inquiétant (E pericoloso sporgesi). 

Conseil d'écoute : plusieurs fois. Burgalat produit une musique qui se ré-écoute (comme certains plats, qui sont meilleurs le lendemain, après qu'une seconde cuisson en révèle plus franchement les qualités).

 

 


25 juin 2021

TRIOMPHE, un roman de Kevin Torquemada, enfin disponible !

 


La disparition brutale des pages de Kevin Torquemada a suscité une vague d'indignation dans le monde. Voilà, en substance, ce qu'on aurait pu lire dans la presse si la presse n'était pas occupée à couvrir les événements subalternes (Euro de football, Intifada, disparition des forêts, guerres diverses, épidémies et autre détails de l'Histoire). L'indignation n'a peut-être pas été mondiale, mais elle nous pousse quand même à diffuser ici la fameuse "suite" de Triomphe, le roman entre-aperçu dans les colonnes du Cultural GangBang. Les ceusses qui réclamaient de connaître la fin de l'histoire et celle du héros vont donc pouvoir cesser de nous encombrer l'adresse mail de récriminations, de reproches, d'injures, de menaces, d'ultimatums et d'invitations au duel à 5 heures du mat en forêt de Rambouillet : voici l’œuvre. Comme disait l'autre, vox populi, vox dei

OUI ! je veux connaître la suite et la fin des aventure de notre héros : je clique ici !

NB: Kevin Torquemada suggère, si ce roman vous plaît et à votre bon cœur, de soutenir l'association Angelus, en charge de l'accompagnement des anciens musulmans dans le Christ.

26 mai 2021

L'Emmerdeur

Au long des années soixante-dix, le cinéaste Francis Veber pose l'archétype de L’Emmerdeur, à travers un personnage emblématique qui reviendrait dans plusieurs films, sous plusieurs identités et l'interprétation de plusieurs comédiens, mais toujours pour incarner une seule et même idée : François Pignon, l'homme du quotidien, ingénu et discret, qui malgré son inhibition, vient perturber le fonctionnement du monde par sa maladresse ou sa bêtise.

Veber lui-même expliquait la récurrence du personnage de cette façon :

C'était toujours le même petit homme dans la foule, plongé dans une situation qui le dépasse et dont il parvient à se sortir en toute inconscience”.  

L’Emmerdeur est ainsi l’individu banal, insignifiant, qui ne voulant déranger personne ni penser à mal, importune néanmoins par sa simple présence, et porte le chaos de façon involontaire au sein d’une situation stable, d'une société qui ne demande qu’à mener ses affaires. Un chien dans un jeu de quilles. 

Si l’effet comique continue de fonctionner aujourd'hui, la figure sociologique de François Pignon ne correspond plus à une réalité tangible. La timidité maladroite, la pudeur sociale excessive, ne sont plus vraiment ce qui est à craindre ; la source de désagrément provient bien plus massivement de la disparition complète de la gêne et de l'inhibition sociales. Par rapport à ces films et cette époque, le rapport des choses s'est inversé. Le monde est invivable non plus du fait d'un emmerdeur isolé qui gripperait les rouages d'une société qui ne demande qu'à tourner rond, mais bien plutôt par la prolifération de bousilleurs, toujours plus bruyants, braillants et entreprenants, débridés par un cadre social qui les autorise et les encourage. C'est la société dans son ensemble qui est devenue l'Emmerdeur, et ce qui peut l'emmerder en retour n'est pas le perturbateur ou le farfelu mais l'individu mesuré, celui qui se tient à sa place, le statique, le Manant, celui qui ne demande pas son reste et ne prend pas part à l'agitation.

C'est la révolution notable qui s’est accomplie ces soixante dernières années sans même qu’on la souligne : l’incroyable dépréciation de la valeur accordée au calme, à la discrétion, à la tranquillité, à l'habitude... au profit de la vitesse, du scandale, de l'impertinence, de l'hystérie ou de la compulsivité. Aujourd'hui, du point de vue de l'individu-type comme de celui de la morale publique, il faut emmerder pour exister : il ne saurait y avoir d'activité louable qui n'ait pour but et pour effet d'importuner, il ne saurait y avoir de vie épanouissante en dehors de l'émancipation démonstrative, de la revendication sur tous les toits ou de l'affirmation bruyante du soi. La paix profonde, la sérénité qu’enseigne la culture antique, n’intéressent plus personne au point qu'on songe à les retirer de l'enseignement, à les désapprendre. Chacun est invité à vivre, crier, bouger, devenir ce qu’il est, mener des activités à moteur, à casque et à sensations fortes. Chacun veut influer sur la vie des autres, positivement s'il le peut et sinon tant pis ! Être remarquable et en tout cas remarqué, bousculer le monde c'est-à-dire l'emmerder, à la hauteur de ses moyens. "J'espère bien que je dérange" : voilà la maxime du bon citoyen, ce par quoi il se sent vivre, et qui constitue le fond de la nouvelle sagesse populaire. 

Offrez une collation à six participants, tous adultes et ayant eu, on suppose, une éducation pour leur apprendre les manières. Un premier François Pignon préviendra qu’il ne mange pas de poisson ; deux autres pas de viande. Un dernier demandera les ingrédients qui entrent dans la composition de la sauce. Le tiers restant seulement acceptera le repas tel qu'il était prévu. Cela donne une idée du rapport actuel entre Emmerdeurs et Emmerdés. 

Si les Emmerdeurs sont restés minoritaires jusqu'à un certain point de l'histoire civilisée, c'est que la société pénalisait leurs comportements par une certaine culpabilité ou réprobation. Notre époque, en les tolérant progressivement, les a rendus acceptables et même désirables : en effet, l'Emmerdeur est plus souvent valorisé que son voisin taiseux. Le bruyant passe aux yeux de la modernité pour plus entier et plus vivant. L'Emmerdeur à particularismes fait l'objet de plus de marques d'intérêt. Ses régimes spéciaux le présentent comme rigoureux, sensible à la cause animale ou soigneux de sa santé. L'Emmerdeur à scandale est plus visible et plus reconnu : lorsqu'il salope un art par une oeuvre tonitruante et bâclée, on salue l'audace. L'Emmerdeur militant, qui manifeste seins nus et vociférant des injures est mieux traité que la retraitée gilet jaune qui proteste contre le prix du gasoil. L'Emmerdeur récalcitrant qui fuck la police et refuse d'obtempérer, est aux yeux du bobo gentilhomme l'Homme qui dit non. S'il geint, se plaint et demande réparation, il devient un véritable Justicier. L'Emmerdeur qui disrupte le marché et emmerde le code du travail, passe pour un entrepreneur de génie et on s'arrache sa biographie. Et l'Emmerdeur qui décide de faire ses courses nu en bas-résilles est vu comme le plus libre des Hommes : on demandera de ne pas le juger. On dira que ceux qui portent encore une culotte le font simplement parce qu'ils n'osent pas.

11 mai 2021

Au rapport !



SENTINELLE. n.f. « Qui a la charge de faire le guet, de protéger un lieu ».
« 
Qui permet de surveiller une situation, de témoigner d’un processus »
Le Petit Robert. 

Qu’a-t-il pris au pays qui ne veut rien voir de lancer l'opération Sentinelle ? Sept à dix mille militaires, policiers et gendarmes, arpentant le terrain depuis 2015... Forcément ils allaient finir par apercevoir quelque chose... et par en rendre compte. 

Résultat : une lettre de généraux à la retraite, et à présent une autre, de militaires bien en service, pour un état de la situation nauséabond, des nouvelles du front qui font le jeu du Front. Les gradés déclenchent la sirène à incendie à l’adresse de responsables politiques qui ne veulent jamais voir autre chose que des mégots mal éteints. 

« Si nous ne pouvons pas, réglementairement, nous exprimer à visage découvert, il nous est tout aussi impossible de nous taire », nous disent les militaires. Ruée dans les brancards parmi les médias, le gouvernement, et les mélenchonistes mentaux – quand remarqueront-ils qu'ils forment un front uni ? “Avril 61 !” “Putsch des généraux !” “Devoir de réserve !”... « Vous rendez-vous compte ? Ils parlent de “hordes” pour qualifier nos élect... les jeunes de banlieue, qui attaquent par bandes de quarante et au mortier les véhicules de services publics... enfin je veux dire, les jeunes pour qui la vie est déjà assez difficile comme ça ! ». 

La Grande Muette qui se prononce, du jamais-vu. Et au lieu d’en être interloqués, ils appellent à la sanction immédiate des rapporteurs. La Patrie reconnaissante, mais seulement aux soldats morts pour récupérer une vieille baba otage au Mali, ou un couple gay adepte du tourisme non protégé au Burkina Faso. Le reste du temps, l’Armée doit se taire. Comme nous autres d’ailleurs. Y’a pas de raison. 

Dans ces moments, tout se passe d’instinct. Nul besoin de lire la lettre à sa source, il suffit d’avoir senti dans quel sens elle pointait. Crimepensée. À ce stade, il ne s’agit même plus, je crois, de mauvaise foi. C’est automatique : quelqu’un a osé montrer l’insanité sous le tapis, c’était interdit ! Dès lors, on peut truquer, tronquer, remanier chaque mot, l'objectif étant de produire un débat fait de “oh” et de “ah”, le temps que la mayonnaise retombe. "Ce sont des cas isolés, politisés, qui ne représentent qu'eux". Les généraux préviennent ? C'est qu’ils "menacent" ! Ils disent “guerre civile” ? C’est qu’ils en planifient une ! On le sait après tout : les heures sombres et le bruit des bottes n’ont jamais cessé de rôder, le coup d’état nationaliste nous pend au nez. Si Cabu était encore en vie, nous aurions eu droit à sa Une, avec un gros sergent gueulard, brodequins tout puissants, visage de la France autoritaire qui de toute évidence n'a jamais quitté les affaires. 

Tout se passe comme si médias et responsables entendaient le mot “guerre civile” pour la première fois. Ils en tombent de leur chaise avec le talent d’un comédien de boulevard. “Guerre civile”, vous vous rendez compte ? Dans la bouche de l’Armée ça fait peur ! Pourtant, voilà quelques années déjà que les politiciens eux-mêmes, y compris les plus pleutres, soufflent ce mot en toussotant, à l’occasion d’un pot de départ ou d’un livre posthume, éditions Ce que je n’ai pas pu vous dire. Petit quiz : Qui a dit « C'est quand même ça qui est en train de se produire : la partition » ? Le Président mou. Qui a dit « On vit côte à côte et je crains que demain on ne vive face à face » ? Le vieux monsieur Ministre de l’Intérieur. Et qui n'a cesse de nous répéter tous les matins que nous sommes en guerre, qu’il faut vivre avec le terrorisme parce que c’est une situation exceptionnelle amenée à durer ? Qui interroge, sous la table, le ministère des armées sur un plan de secours pour le contrôle militaire des quartiers ? 

L’opération Sentinelle aura donc eu au moins cette utilité - outre coûter des sous et offrir des cibles mouvantes : réaliser le constat, obtenir l'avis d’expert militaire. Nous voilà officiellement prévenus, c’est-à-dire nous voilà responsables. L’Armée a fait son job, il n’est pas dit qu’elle ait l’occasion de faire plus. La lettre dit « si une guerre civile éclate, l’armée maintiendra l’ordre parce qu’on le lui demandera » - mais je ne suis pas sûr que quelqu'un lui demande. Quand on compare si facilement cette lettre au putsch de 1961, c’est que l’on est sans doute déjà occupé, dans quelque bureau, à préparer les nouveaux accords d’Evian.

Source : la tribune des militaires, à lire et à signer/

17 mars 2021

Le Covid comme volonté et représentation


Les restrictions imposées par la crise sanitaire sont pénibles pour tout le monde ; mais l’exaspération générale ne doit pas empêcher d’entendre le sentiment d’aise qu’en retirent certains en même temps qu’ils se plaignent avec les autres. 

Ce sont les fidèles au poste. S’ils n’applaudissent plus aux fenêtres à 20 heures, ils continuent de se jeter avec avidité sur le téléviseur les soirs d’annonce gouvernementale, ou de rafraîchir frénétiquement leur fil d’actualité pour avoir la primeur de l’info : à quelle sauce seront-ils mangés demain, à quelle nouvelle fantaisie auront-ils à se plier dès lundi ? Allègement ou interdiction renforcée, ils sont empressés de découvrir la nouvelle règle du jeu, et de réordonner en fonction leur quotidien de fond en comble. Jacques a dit… 18 heures ! Et plus la consigne est changeante, arbitraire, contestable dans son efficacité, plus ils l’observent avec zèle, et toisent avec sévérité le voisin qui l’ignore.

Il y a un plaisir à obtempérer, à appliquer la consigne – plaisir qui ne peut bien sûr pas être avoué ni même ressenti consciemment dans une société où l’on se doit d’être épris de liberté. C’est le plaisir du rigoriste, du psychorigide, de l’orthorexique adonné aux disciplines contrariantes et aux régimes spéciaux. Comportements jugés autrefois marginaux ou excluants, mais dont l’acceptabilité sociale s’est considérablement développée ces dernières années. Les maniaques se sentent ainsi autorisés, font montre de leurs rigidités, déclarent leur appétit des règles scrupuleuses pour eux-mêmes et pour les autres. Ils sont prompts à intégrer à leur quotidien toute règlementation supplémentaire, à la devancer même. Si l'on recommande de changer de masque deux fois par jour, ils en changent trois ; si on leur dit "la" Covid au lieu de "le", ils modifient leur vocable et ânonnent les éléments de langage ministériels et radiophoniques les plus neufs. Ils finissent par trouver des avantages à tout ce micmac, suggèrent bientôt qu'il faudrait maintenir certaines règles exceptionnelles d'hygiène même la pandémie passée, comme exiger de tout malade qu'il se cloître à domicile le temps d'une gastro et cesse ainsi de nuire à la santé des bien portants...

La Boétie parlait de servitude volontaire. Il y a une application à la fois éternelle et toute moderne à s'en remettre à un principe étranger, à prendre ses ordres quel que soit leur bien-fondé. On obéit, dans ce cas spécifique, non par « peur du gendarme » et moins encore par sagesse ou raisonnement, mais pour raffermir son attachement et son intégration à l'ordre social. Plus l’impératif est arbitraire et douteux du point de vue rationnel, plus l’obéissance prend le caractère d’un acte de foi : en obéissant, mieux et plus aveuglément que les autres, on marque sa socialité avec l’autorité commune et avec tous ceux qui s’y conforment de bon ou mauvais gré. En s’en remettant non à la science, à l’intuition ou à la religion mais à la société, on espère une intégration sociale renforcée. D’où l’intérêt de donner à son allégeance un tour manifeste et remarqué : elle est, auprès des autres, un signe pour se reconnaître et pour être reconnu.