7 avril 2021

Triomphe, roman publié en feuilleton - Partie 8

 

ADOLESCENT


 

En cage

“Car je vais jouer avec le danger”, Livre d’Esther (Néovulgate).

Dans l’immédiat, la mort de son Père l’oblige à prendre sa propre vie en charge. Manger, se laver, vivre, s’instruire, s’entraîner sont autant de devoirs qu’il doit satisfaire seul.

31 mars 2021

Triomphe - roman publié en feuilleton - partie 7

 (...)

Le trou

« La naissance et la mort sont comme des bulles sur l'eau », (Râmakrishna, Enseignement).

La radioactivité est un lent poison, un feu insidieux qui se répand dans les chairs ; la maladie des rayons est une chute dans la laideur et la souffrance – le corps, réduit à rien, pourri. Les symptômes sont implacables, les fièvres dégueulasses – diarrhée, nausée, vomis, anorexie, rougeurs de peau…

 

29 mars 2021

Triomphe - roman publié en feuilleton - partie 6

 (...)

Il y a des pères qui hurlent, d’autres qui frappent. Celui d’Alex, lui, ne dit pas grand-chose – le minimum nécessaire. Pour lui, le langage est un moyen technique de donner une information. Très peu de compliments, jamais de violence. Mais c’est un analyste, il scribouille, il archive, il classe, il extrapole. Il prend des notes dans des carnets qui s’entassent dans un tiroir fermé à clef et numéroté sur tranche :

17 mars 2021

Le Covid comme volonté et représentation


Les restrictions imposées par la crise sanitaire sont pénibles pour tout le monde ; mais l’exaspération générale ne doit pas empêcher d’entendre le sentiment d’aise qu’en retirent certains en même temps qu’ils se plaignent avec les autres. 

Ce sont les fidèles au poste. S’ils n’applaudissent plus aux fenêtres à 20 heures, ils continuent de se jeter avec avidité sur le téléviseur les soirs d’annonce gouvernementale, ou de rafraîchir frénétiquement leur fil d’actualité pour avoir la primeur de l’info : à quelle sauce seront-ils mangés demain, à quelle nouvelle fantaisie auront-ils à se plier dès lundi ? Allègement ou interdiction renforcée, ils sont empressés de découvrir la nouvelle règle du jeu, et de réordonner en fonction leur quotidien de fond en comble. Jacques a dit… 18 heures ! Et plus la consigne est changeante, arbitraire, contestable dans son efficacité, plus ils l’observent avec zèle, et toisent avec sévérité le voisin qui l’ignore.

Il y a un plaisir à obtempérer, à appliquer la consigne – plaisir qui ne peut bien sûr pas être avoué ni même ressenti consciemment dans une société où l’on se doit d’être épris de liberté. C’est le plaisir du rigoriste, du psychorigide, de l’orthorexique adonné aux disciplines contrariantes et aux régimes spéciaux. Comportements jugés autrefois marginaux ou excluants, mais dont l’acceptabilité sociale s’est considérablement développée ces dernières années. Les maniaques se sentent ainsi autorisés, font montre de leurs rigidités, déclarent leur appétit des règles scrupuleuses pour eux-mêmes et pour les autres. Ils sont prompts à intégrer à leur quotidien toute règlementation supplémentaire, à la devancer même. Si l'on recommande de changer de masque deux fois par jour, ils en changent trois ; si on leur dit "la" Covid au lieu de "le", ils modifient leur vocable et ânonnent les éléments de langage ministériels et radiophoniques les plus neufs. Ils finissent par trouver des avantages à tout ce micmac, suggèrent bientôt qu'il faudrait maintenir certaines règles exceptionnelles d'hygiène même la pandémie passée, comme exiger de tout malade qu'il se cloître à domicile le temps d'une gastro et cesse ainsi de nuire à la santé des bien portants...

La Boétie parlait de servitude volontaire. Il y a une application à la fois éternelle et toute moderne à s'en remettre à un principe étranger, à prendre ses ordres quel que soit leur bien-fondé. On obéit, dans ce cas spécifique, non par « peur du gendarme » et moins encore par sagesse ou raisonnement, mais pour raffermir son attachement et son intégration à l'ordre social. Plus l’impératif est arbitraire et douteux du point de vue rationnel, plus l’obéissance prend le caractère d’un acte de foi : en obéissant, mieux et plus aveuglément que les autres, on marque sa socialité avec l’autorité commune et avec tous ceux qui s’y conforment de bon ou mauvais gré. En s’en remettant non à la science, à l’intuition ou à la religion mais à la société, on espère une intégration sociale renforcée. D’où l’intérêt de donner à son allégeance un tour manifeste et remarqué : elle est, auprès des autres, un signe pour se reconnaître et pour être reconnu.

8 mars 2021

Triomphe - roman publié en feuilleton - partie 5

 

Sur la route

 

« Nous sommes des mendiants, c’est bien vrai », Martin Luther.

Voilà que ça arrive encore une fois : Le voyageur finit avec le chemin. Épuisés et en retard, sans pétrole, ils doivent s’arrêter dans un de ces bidonvilles humanitaires… New-Kaboul, Merdaville, Radeau City, Congo City… Il y a le choix.

Sofaland – nom officiel : « Camp de transit temporaire Calais-117 » – est un amas de centaines de canapés tirés d’un magasin pillé pas très loin – Chez Henry’s, l’Empereur du confort. Même imbibés d’eau et de merde, ils font toujours la joie des sans-dents, des petits Blancs, des petits Noirs, des petits tout éjectés à coup de pieds dans le fion des villes et de la vie… Ces canapés, en vérité, c’est des radeaux.

Les gens vivent où ils peuvent – sous une bâche en plastique, dans une épave de voiture ou dans les égouts… Ils sont tous arrivés un jour à Sofaland en ayant enfin compris ce que voulait dire être « mort de honte ». Au début, ils ont espéré être différents, pas aussi pauvres que les pauvres autour d’eux, puis tous, ils se sont dit qu’ils ne resteraient pas là, qu’ils s’en sortiraient, que pour eux, c’était différent, vraiment différent, vous comprenez ?... Et pour finir, c’est devenu normal, les voitures ont peu à peu été désossées – économie de la débrouille, marchandage de survie, je te donne un pneu contre trente litres d’eau, ok ?...

Ici, les gens vivent dans des tentes improvisées ou sur une épave de canapé, hier le summum du triomphe familial, le modèle Sofa Zen-Confort accueillera toute votre famille pour des dimanches après-midi de prestige et de sérénité… Ils n’ont rien d’autre, ils ont raté quelque chose, ils n’ont pas eu de chance ou c’est bien fait pour eux… Malheur aux vaincus… Pas assez de travail et trop de monde… Et ils arrivent ici comme des ombres, au milieu de la forêt et sans rien dire, honteux, sûrs qu’ils s’en sortiront, que tout ça est un cauchemar, que la pauvreté, le dénuement, ce n’est pas pour eux… Mais ils restent, ils s’ajoutent aux autres, ils descendent la pente sans fin, ils vivent, mangent et chient, ils s’entassent, ils portent des loques, des vêtements minables, la faim au ventre devient une seconde nature… Puis la forêt n’existe plus, elle devient bois de chauffage, feux et cendres… Et c’est alors le tour déchets – bouteilles, merdes, plastiques urbains, décompositions diverses, vieilles radios désossées, autant de trésors improbables pour des morts-vivants. Pneus aussi… Un groupe d’enfants émaciés et en guenilles jouent au ballon… Les voitures rouillent, s’enracinent, deviennent des épaves envahies par les ronces et la vieille pisse… Les faibles, les résignés sont expulsés de leur voiture par plus fort ou plus affamé. Ils s’avachissent alors sur ces épaves de canapés pourris… Et ils se mettent à empiler des sacs en plastique remplis d’objets improbables ou de reliques de leur vie… Ou alors, ils abandonnent, dépérissent, se laissent mourir… Le canapé, c’est un cercueil en devenir.

Son Père : - Fais chier, je viens de marcher dans une merde de chien…

Alex : - De chien ? T’es sûr ?!...

28 février 2021

Triomphe- roman publié en feuilleton, partie 4

 

Il y a la route et il y a la réalité. Leur camping-car est un taudis sur roue avec un moteur toussard. Raymond Laser les a roulés : C’est une roulotte, un placard. Il ne passe pas inaperçu non plus. Sur la porte du conducteur, il y a le visage et les yeux globuleux de Pelé – Edson Arantes do Nascimento, le champion brésilien, 1,73 m., né à Três Coracões, 1281 buts dans sa carrière. Un collègue du Père – Mike, surnommé « Van Gogh » par ses potes – s’y est mis deux jours et il a « peint » un Pelé façon pin-up en bikini sur la carlingue d’un bombardier, un truc criard et naïf, un truc de et pour prolo. Sur le toit, le Père a rajouté un filet de ballons de foot et de plots fluo piqués sur des chantiers. Par grand vent ou à vitesse de croisière, ça fait vibrer l’engin et ça tape sur la carrosserie – la «carlingue », comme dit le Père… On dirait des tambours swahilis en pleine bourre.

Pour finir, il a installé une sono sur le toit de la cabine… Le football, c’est aussi du bruit : celui des fans à domicile… Il faut préparer Alex pour plus tard, quand il sera professionnel… Quand elle est branchée, la sono, ça crescendise du pondéré au gueulard : Interviews de joueurs ou de coach, chants de supporteurs, commentaires de speakers radio tout en drame – Mesdamesetmessieurs, Olawskiavancesurladroite,ilrestedeuxminutes, deuxminutespour changer l’Histoire, et oui, tire, eeeeeeeeet buuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu !!But !But ! But !... Bruits de stade, pour acclimater le petit, l’habituer aux bruits du foot et aux réalités du métier ; le rendre insensible au bordel ambiantique… C’est ça aussi la méthode du Père – apprendre à son fils le métier de footballeur, sans les cons autour. Pour l’instant. Avec les haut-parleurs et les bruits, il l’entraîne pour plus tard.

La sono sert aussi à faire tonitruer la sainte parole paternelle… Le Père en est sûr… Tu comprends, fils, quand je te dis des trucs au micro, tu les entends fort, ça rentre mieux en toi, ça vrille dans ton cerveau… Et il balance des ordres à travers les haut-parleurs : - Fais pas semblant, Alex !... Pas... ‘iiiiiiiik.. (Larsen) semblant !!...

*

21 février 2021

Triomphe - Roman publié en feuilleton, partie 3

 ...

Autre règle de la pauvreté : Rester digne. La misère, c’est comme la vérole, elle laisse des traces, des stigmates... Si elle est trop grande, trop anciennes, elle finit par se lire sur les visages – des gueules trop boursouflées, trop fatiguées, trop marquées par l’échec, le mauvais sort, la peur des lendemains, les stigmates du Jägermeister… Le riche se détruit dans le confort – c’est de l’autodestruction dans la soie, toute en poses… Le Pauvre, lui, s’assomme de nourritures industrielles grasses et salées, d’alcools, de tabac, de drogues légales ou illégales, de tranquillisants, d’anxiolytiques et autres pilules fournies gracieusement par l’industrie pharmaceutique… La bière et le shit, voilà la pauvreté.

Avec un tel départ dans la vie, Alex aura toujours peur de la pauvreté, peur d’être contaminé… Les pauvres me répugnent… Tous ces types sur les trottoirs… Edentés… Fainéants… Qui viennent de je ne sais où… Toujours à demander quelque chose, à taper du fric, à me regarder de toute leur laideur… De toute leur crasse… Ils sont rouges, ils sont noirs, ils sont gris… Ils ont des moignons… Des pieds tordus… Des pustules… Pleins de pustules… Ils sentent la vinasse et le mauvais tabac… Ils puent la pisse… Ils refusent de travailler, ils ne voient pas la vertu qu’il y a dans le travail… La pauvreté, c’est la maladie, la mort, la laideur : la richesse, c’est le travail, l’effort, le caractère, la règle et l’hygiène, la netteté surtout, oui, voilà, la netteté…

Pour Alex, la pauvreté, c’est pire que la mort, c’est une déchéance biologique, une obscénité sans nom…

Et voici ce qu’il pense, voici son langage d’obsession, son mantra cérébral, sa pensée secrète et qui tourne en boucle dans sa conscience :

Agir agir agir et courir courir courir et suer suer suer et crier crier crier et marquer marquer marquer et gagner gagner gagner POUR ne pas être pauvre ne pas revenir à la case départ ne pas avoir faim ne pas avoir honte de ses habits ne pas vivre dans un camping-car ne pas jouer sur un parking.

*