20 mai 2006

Citoyennisme ou barbarie





Le citoyennisme semble être le nouveau clergé de nos temps modernes au point de diluer et d’appauvrir l’essence même de la citoyenneté.

Citoyen, enne n : Membre d’un Etat considéré du point de vue de ses devoirs et de ses droits politiques.

citoyen, enne adj : ce qui relève du citoyen ou de la citoyenneté ; qui fait preuve d’esprit civique.



L’évolution grammaticale de ce nom commun en un adjectif est le symptôme des détournements de langage propre à nos mirifiques époques. Le passage de l’épithète "citoyen" dans le langage courant et managérial symbolise toutes ces mobilisations empreintes de "bougisme" (pour reprendre l’expression de P-A Taguieff , [1])

De telle sorte que l’on peut retrouver aujourd’hui, des "déjeuners citoyens", des "cafés citoyens", des "médias citoyens", du "militantisme citoyen", des "encyclopédies citoyennes" (wikipédia) dernièrement des "réserves citoyennes" (Sarkozy)

Cette adjectivation du mot citoyen frôle souvent le risible comme le rapportait Philippe Muray [2]

« Un colloque s’est tenu au Sénat sur le thème : ’’En 2001, quelle place pour le chien citoyen ? ’’ Que quelqu’un, même une seule personne, ait pu lire ça sans se tenir les côtes est déjà la marque d’une époque neuve, absolument inédite. »

On observe également que ce mot qui appartenait au champ politique se trouve happé par la sphère de l’homo economicus, ainsi n’a-t-on pas eu droit au couplet sur les "entreprises citoyennes" et aux "consommateurs citoyens" [3]., faisant fi du fait que nous ne vivons dans une démocratie économique.

Cette adjectivation, cet usage du mot citoyen hors des sphères de l’agora, cette "citoyennophilie" [4] masque en vérité un appauvrissement et une dilution du concept même de citoyenneté menaçant les fondements de la démocratie représentative. Loin d’un couronnement de la démocratie, cette nouvelle fortune du mot "citoyen" laisse émerger une conception nouvelle d’un individu "situé" paré d’une citoyenneté affaiblie dans sa fonction sociale comme le signale Yves Bonny [5] :

« Ce qui définit l’identité, ce n’est plus une abstraction universalisante placée aux fondements des institutions politiques (la citoyenneté) et déclinée sur un mode plus concret selon les sphères d’activités concernées, mais une catégorie située et contextuelle construite directement du point de vue de chaque système d’action où elle intervient comme une variable pertinente. »

Avec ces nouvelles formes de citoyennetés, l’individu joue clairement contre la communauté nationale qu’il fragmente, divise, parcelle, refusant l’abstraction et l’universel de la citoyenneté d’antan. La fameuse "démocratie participative" de Ségolène Royal n'en est qu'un nouvel avatar.

Cette citoyenneté dite "située" et postmoderne risque de transformer l’agora représentative en salle des pas perdus et édulcorer l’idée même de ce qu’est un citoyen.

Alors sus à l’adjectivation !


Notes :

[1] PA Taguieff, Résister au bougisme, Mille et une nuits, 1999.

[2] E.Lévy et Ph. Muray,Festivus festivus, Fayard, 2005

[3] B.Mylondo, Des caddies et des hommes, La dispute, 2005

[4] Ph.Muray, "De la citoyennophilie, Le Débat, n°112, octobre-décembre 2000

[5] Y.Bonny, "Les formes contemporaine de participation : citoyenneté située ou fin du politique" in P.Merle et F.Vatin, La citoyenneté aujourd’hui, extension ou régression ?, Presses Universitaires de Rennes, 1995.

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