6 juin 2016

Le Manant

bruegel auberge

C'est avec une certaine délectation que j’apprends la signification originelle du mot manant, aujourd'hui péjoratif et qualifiant le cul-terreux : le terme désigne en réalité celui qui demeure. C’est-à-dire celui qui reste à sa place, dans le temps et dans l’espace.

Notion intéressante qui rejoint peut-être celle du Réfractaire : alors que l’Ermite implique une démarche volontaire de retrait, d’isolement et d’exil, le Manant est simplement celui qui est là depuis le début, qui s’y trouve bien et qui entend y rester, entravant probablement par son immobilité la progression des agités qui ont atteint à présent le seuil de sa chaumière et dont il gêne les velléités de vitesse, de mouvement, de déplacement ou de modification. 

Dans le contexte actuel, le manant entrave aussi bien le projet libéral des Attali et autres Macron, appelant au village global, à la mobilité, à l’adaptation au « monde nouveau », que celui des forces du progrès, dites « de gauche », qui s’évertuent à changer les mentalités (de préférence celles des autres plutôt que les leurs). Sur la demeure du manant s’abattent les bourrasques de l’esprit entrepreneurial et celui de la bougeotte jeune, alliée pour l’occasion à la logorrhée libérale vantant les bienfaits de la remise en question, du qui-vive, de la souplesse, de la flexibilité, de la réinvention perpétuelle…

L’époque conjure le Manant de changer, de participer, de voyager, d’apprendre une troisième langue,
de modifier ses pratiques, de se challenger, d’être malin.fr, de mettre son appartement en location sur AirBnb, de changer sa conception des choses ainsi que ses ampoules trop consommatrices, de lâcher la proie pour l’ombre et de saisir une offre tant qu’elle se présente… On l’y invite, on l’y enjoint, sommations d'usage avant avis d’expulsion s’il persiste.

C’est en réalité la plupart des gens ou presque que le Manant trouve face à lui, tambourinant à son carreau. La plupart des gens ont besoin d’être animés d’un « projet », et d’en animer les autres ; le projet consistant à rester chez soi sans embêter personne ne suffisant pas à les contenter. Il leur faut quelque chose de plus. Que l'on parle du généralissime embarquant les peuples dans ses aventures mortelles ou de la Secrétaire d'Etat qui a décidé qu'à partir de maintenant vous changeriez votre conception de la féminité ou du steak végétal, et jusqu'à cet oncle emmerdeur qui se fait fort de tirer ses neveux de devant la télé les après-midi d’été, parce que « avec le temps qu’il fait dehors ! », parce que « il faut prendre l’air ! »… Alors qu'en réalité, il ne faut rien du tout naturellement. C’est simplement l’un de ces ordres crétins et incompréhensibles contre lesquels on ne peut rien.

Dans son livre Au fond de la couche gazeuse, que j'évoquais il y a quelque temps, Bodinat cite ce passage de Benjamin Constant sur les habitudes :
« Les habitudes ne sont pas une simple répétition machinale des manières de vivre, mais le degré de fidélité que nous portons à notre passé et à notre existence… Il n’y a pas d’habitudes si l’être n’a pas le sentiment de pouvoir les appliquer au-delà du présent : l’avenir est un élément de l’habitude non moins nécessaire que le passé ».
Et Bodinat ajoute de lui-même :
« Le bouleversement continuel du milieu ambiant ne détruit pas seulement les habitudes qui nous liaient ensemble et au monde, mais aussi les sentiments qui nous liaient à elles, qui nous liaient au monde et à nous-mêmes ; l’âge de l’Accélération détruit le monde commun où être ensemble les uns avec les autres, mais aussi ensemble avec soi-même ».

3 commentaires:

  1. « le Manant est simplement celui qui est là depuis le début, qui s’y trouve bien et qui entend y rester »

    À notre époque, et de façon toute métaphorique, peut-être. Mais enfin, à l'origine, le manant était surtout celui qui ne pouvait faire autrement que de rester où il était ; que cela lui plaise ou pas.

    Quant à la fin du billet et à ses deux citations (fort bien choisies, et qui trahissent les lectures d'un honnête homme…), je caresse périodiquement l'idée, et depuis un certain nombre d'années, d'écrire un petit livre qui s'intitulerait Éloge de l'habitude. Naturellement, je ne m'y mets jamais…

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    1. Bien entendu, dès le deuxième paragraphe je vous parle du Manant métaphorique, voire métaphysique si l'on n'a pas peur des mots (ce qui est le cas).

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    2. Vulgus, vulgarité, un être vulgaire est donc celui qui suit le troupeau, le manant errant serait moins vulgaire qu'un jeune premier HEC.

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