23 juin 2016

Quantité musicale



Dans les Particules élémentaires, Michel Houellebecq observait qu’une vision du monde bien ancrée dans les esprits survit quelque temps, parfois quelques siècles, à la disparition des conditions qui l’ont vu naître, voire au bouleversement complet du monde lui-même. Affaire d’inertie. Le monde change plus vite que l’esprit qui l’observe, comme s’il était plus facile de bouleverser un continent que de modifier une opinion.
Ainsi, il est des habitudes si généralement admises qu’elles sont devenues des évidences anthropologiques. Dans la société moderne, écouter de la musique appartient à cette catégorie : il est peu probable que sur la durée d’une vie humaine, on puisse rencontrer plus d’une ou deux personnes affirmant qu’elles « n’aiment pas la musique », qu’elles n’en écoutent pas ou qu’elles n’en ont carrément rien à secouer. Et quand bien même de tels extra-terrestres pulluleraient soudain, ils devraient de toute façon abandonner l’espoir de ne pas entendre de la musique. Elle est partout.



En général, et surtout depuis l’apparition du principe de précaution, le développement d’un phénomène dans l’espace public s’accompagne rapidement d’une inquiétude publique, voire d’une angoisse générale, que des associations pullulantes s’empressent de dénoncer et combattre. Qu’un vendeur de pulls en laine du Gabon se mette à vendre sa came sur une grande échelle, et c’est bientôt un déferlement d’articles gabono-sceptiques, orchestrés par une demi-douzaine d’associations et collectifs divers, défendant tantôt les consommateurs frileux, les Gabonais mécontents, les allergiques à la laine, la « filière laine française » ou les moutons d’Ecosse. Même phénomène avec les fours à micro-ondes, les baladeurs, les gels coiffants, les bougies parfumées, les jeux vidéo, les canards qu’on se glisse dans le cul, les trottinettes, la clope électronique, etc. Pourtant, une exception, unique : la musique. L’envahissement du temps de cerveau humain disponible (TCHD) par toutes les formes de musique imaginables ne soulève ni réprobation, ni enquête, ni condamnation, ni loi préventive liberticide, ni envolées lyriques. Autour de lui, le raffut musical fait le silence.

Je n’ai pas l’intention de me scandaliser des lésions portées aux oreilles par l’abus de décibels : je ne vénère pas suffisamment la « bonne santé » pour ça, et les progrès de l’idéologie sécuritaire (notamment dans son volant sanitaire) n’ont pas besoin de mon renfort. Il ne s’agit pas de mécanique, ni de protéger le bon fonctionnement des organes de mes contemporains : la plus grande part de l’humanité est déjà totalement bouchée, elle pourrait tout aussi bien devenir sourde sans dommage pour ses capacités d’entendement. Il s’agit en revanche de se poser des questions sur ce qui n’en suscite plus, et de savoir si oui ou non, il reste possible de se préserver de l’intrusion de ce connard d’Autrui (par l’oreille) à tout instant, en toutes circonstances et sous tous les prétextes. En outre, il peut s’agir de faire la critique d’un système qui transforme le plus indispensable des arts en nuisance polymorphe, comme il a déjà su transformer tout ce qu’il touche en navrantes variantes du caca.


Si l’on comparait la mauvaise musique et la mauvaise nourriture (production industrielle, puissance de diffusion, succès populaire et valeur massivement normative), on comprendrait vite qu’on ne peut se satisfaire du seul critère du succès si l’on veut, par exemple, juger des effets néfastes induits par la massification. Il est d’ailleurs curieux que tout le monde s’affole des effets de l’obésité sur les corps humains, obésité rendue possible notamment par un accès illimité à la (mauvaise) nourriture, mais que personne ne s’inquiète de la boulimie musicale qui toucha d’abord la jeunesse occidentale puis, par contagion, la jeunesse mondiale.
C’est la mine grave que des citoyens concernés viennent nous faire la morale sur les dangers de la bouffe trop sucrée, trop grasse, trop salée, trop riche, trop ceci ou trop cela. C’est en Cassandre patentés qu’ils prédisent que nos enfants auront le cul plus gros que le reste du corps, et qu’ils ne pourront pas utiliser leur GoPro pour des séances de base jump, les matériels n’étant pas conçus, à l’origine, pour faire voler des brontosaures. La vigilance étant devenue l’impératif catégorique de cette fin de civilisation, je m’étonne donc qu’elle ne soit jamais évoquée pour signaler l’omniprésence de la musique, et de l’obésité sonore qu’elle alimente.

A l’inverse de l’obésité graisseuse, l’obésité sonore est voulue, planifiée, elle est l’objectif revendiqué de l’industrie musicale, et c’est dans l’enthousiasme que les trois ou quatre dernières générations s’y sont vautrées. Le vendeur de hamburgers de masse et le producteur de sucreries ne recherchent pas sciemment l’obésité de leur client victime, ils recherchent plus simplement le moyen de lui pomper les poches en échange d’un truc mou à bouffer. Pour eux, l’obésité est un dommage collatéral encombrant, et ils dépensent beaucoup d’énergie à tenter de prouver qu’elle ne doit rien aux merdouilles qu’ils fourrent dans le gosier des gens. Le dealer de musique, en revanche, est le premier à se vanter de fourguer sa came sur grande échelle, et ses victimes obtiennent un supplément d’honorabilité (et sa variante juvénile, la coolitude) en consommant, en partageant, en promouvant partout leur incontinence !

Comme l’obésité classique, l’obésité sonore produit des effets dont le plaisir, qu’elle fournit au départ, ne donne pas idée. Le gros mangeur prend son pied autour des plats sans imaginer les souffrances que son diabète lui promet. De son côté, le drogué musical jouit d’écouter ses nouveautés sans cesse renouvelées, sans comprendre qu’il en est devenu dépendant, sans voir qu’il n’a plus les moyens de discerner la qualité de la merdasse, sans réaliser même que le silence (s’il en rencontrait un véritable) le plongerait illico dans l’angoisse. Comme l’abus d’images, l’abus de musique contrecarre les efforts de concentration, que l’on masque désormais derrière de fausses activités trépidantes (mettre à jour son statut Fitzbouk, découvrir en avant-première la vidéo des évolutions de la version 28 d’un fartphone californien réservé à l’élite pour quatre cents cinquante euros, ou touwitter une impression géniale en sortant des gogues).


La musique peut être bonne ou mauvaise, c’est entendu. Elle peut surtout être industrielle et proliférante, c’est en tout cas la musique que l’on connaît de nos jours. Dépassant même le stade de la prolifération, son empire l’impose dans les ascenseurs, les couloirs de métro, les stations-services et, bien sûr, les restaurants. Avant de mourir, je veux comprendre ce qui pousse un patron de restau à ajouter au bruit naturel de cinquante tablées de mangeurs, le bruit immonde d’une radio aux basses compressées. Je veux comprendre l’avantage qu’il compte retirer de la diffusion perpétuelle d’une station vérolée de pubs, d’infos ou de météo. Je veux qu’on m’explique, avant de m’achever, pourquoi il lui paraît intéressant d’imposer à sa clientèle l’annonce enthousiaste des folles réductions consenties au rayon poisson chez Ed l’épicier, les ambitieuses promesses d’un baume anti-hémorroïdes qui respecte aussi bien la planète que ton cul, les virevoltantes avancées techniques rendant la Clio Zbibo 3 portes bien plus sûre sur route mouillée que ton propre canapé ! Je veux comprendre, et puis mourir !

Dernier avatar de cette épidémie, la gratuité, dont le culte furieux vient donner à la contagion des allures carrément déferlatoires ! Flibuster une musique sur Internet est devenu aussi simple qu’obtenir l’adresse du chiche kebab du coin. Il n’est donc pas possible d’envisager une quelconque inversion de tendance : les générations futures seront, encore plus que les nôtres, abasourdies de musique jusqu’à la stupidité.

Pourtant, cette prolifération musicale ne vient pas d’un développement inédit de la sensibilité, d’une passion irrépressible pour l’art, mais seulement d’une suite de perfectionnements techniques. Si des savants, puis des inventeurs, puis des industriels, n’avaient pas bidouillé des bidules, personne ne pourrait écouter Beyoncé en plantant ses poireaux, en repeignant son plafond ou en faisant la queue à Pôle emploi. Personne ne pourrait dire « je ne peux pas me passer de musique » sans passer immédiatement pour une sorte d’idiot, car l’humanité avant lui a vécu, sans dommage, plusieurs millénaires en se passant de musique. Le connard au casque protubérant dont on supporte l’air supérieur chaque matin dans le métro, est bien plus sûrement le fils d’un ingénieur en ondes hertziennes que le fils de Mozart. Qu’il en rabatte donc un peu !
D’ailleurs, un fait indiscutable remplit d’effroi celui qui en prend soudain conscience : n’importe quelle adolescente contemporaine ayant su y faire avec ses parents pour qu’ils lâchent les 150 euros d’un Ipod, se trouve avoir écouté plus de musique en un an que Goethe, Shakespeare, Isaac Newton et Napoléon réunis. Cette inflation musicale est une énorme source d’angoisse pour celui qui croit encore que la musique est un art, et qui crève de la voir ainsi réduite à être le bouche trou sonore des salles d’attente chez le proctologue, ou servir de fond apaisant dans les galeries carrelées du métro.

Comment écouter la musique ? J’affirme : il faut en écouter peu ! Celui qui a su vaincre l’offre musicale dans ce qu’elle a de proliférant garde encore la possibilité de conserver quelques idées claires, surtout passé un certain âge. Celui qui ne comprend pas que la plus vigilante discrimination est désormais de rigueur, est destiné à perdre ce qui lui reste de discernement sous les vagues infatigables de l’industrie.


Certains d’entre nous ont eu la chance de connaître une relative pénurie musicale dans leur prime jeunesse, une époque où se procurer un disque (ou une cassette) demandait encore un petit effort (ne fût-ce que se déplacer, et sortir son pognon !). Quand un groupe mondialement connu sortait une nouveauté, le disquaire du coin n’en recevait que quelques exemplaires seulement. Premiers arrivés, premiers servis, il fallait souvent attendre un peu pour une seconde fournée : délicieuse et cruelle attente ! Le plaisir de posséder un disque était souvent augmenté du temps qu’on avait dû patienter pour l’obtenir, ou se procurer les 80 francs ( ?) nécessaires. Je connais le plus grand imbécile d’Europe : il s’est vanté de partir bientôt à la plage avec 3000 livres (version numérique) dans sa liseuse ! Je connais aussi des gens qui possèdent 500 giga de musique non payée sur leur PC, dont la majeure partie ne sera jamais écoutée. Leurs coffres sont trop pleins, ils n’y puiseront rien. Ils oublient que la valeur naît aussi de la rareté : dans un monde peuplé d’Einsteins, la théorie de la relativité générale aurait le retentissement d’un pet.

Mais ceux qui n’ont jamais rien connu d’autre que l’offre musicale gratuite et infinie d’internet, comment se forgeraient-ils un goût ? Ces malheureux qui s’ignorent me font penser à un pauvre con jeté sans préparation dans une bibliothèque de trente étages, à qui on dirait qu’il a de la chance de pouvoir lire tout ça ! Les victimes de la Quantité se comptent désormais par millions, et ils ont tous le même air ravi...

La jeunesse d’ici est désormais conduite par deux divinités, deux entités supérieures réclamant le sacrifice de millions d’heures de vie : le sport et la musique. Activités des plus bénéfiques en elles-mêmes, ces Léviathans sont devenues des outils d’abrutissement à une échelle mondiale. Abrutissement des corps livrés à un gymkhana inutile, développant une mystique de l’exploit proche de la débilité morale, une esthétique ravagée plaçant le survêtement au sommet de l’édifice humain et une adoration clairement pornographique de la réussite financière. Abrutissement des esprits jamais en repos, vacarmisés par la stridulence et le bombardement, non plus cultivés mais soumis à l’indiscrimination massive, travaillés par le bulldozer industriel dès l’enfance, gavés de saloperies, adorant aussi bien des génies que des pantins de quinzième zone et engloutissant, au gré des modes, les ingrédients de la plus dégueulasse des soupes.


8 commentaires:

  1. Gombrowicz, dans son premier roman (1938 ou 39), Ferdydurke avait forgé l'expression : "le viol par les oreilles". Heureusement pour lui, il est mort en 1969…

    Écouter peu de musique, j'en suis d'accord. Encore faut-il savoir ce qu'on écoute. Si c'est pour tourner en rond entre Francis Cabrel et les Beatles, la rareté de l'écoute ne changera pas grand-chose à l'abrutissement.

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    1. kobus van cleef24 juin 2016 à 22:28

      vous y allez fort !
      inclure dans la même phrase des termes comme "viol par les oreilles" et "69" , faut être aussi rompu dans le sous entendu que les lecteurs du cigibi pour pouvoir apprécier

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    2. Mon cher Goux, je ne saurais trop vous conseiller d'éviter de débiner des Anglais sur ce blog en ce moment, même des musiciens. Les anglais, nous, on les aime, on voudrait qu'il y en ait plus !

      Kobus, vieux pervers, laisse Goux tranquille !

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    3. Ah mais, moi aussi j'aime bien les Anglais ! Et pas seulement depuis hier. Disons que je préfère, chez eux, Purcell ou Britten aux Beatles ou aux Rolling Stones, c'est tout.

      (Sinon, pour le 69, je passe mon tour.)

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  2. " Je connais aussi des gens qui possèdent 500 giga de musique non payée sur leur PC"..
    C'est mon cas. Né dans les années 70 dans un village reculé en montagne j'ai passé mon enfance et mon adolescence à lutter pour recopier des k7 et découvrir des nouveautés. Le bol d'air était ce qui s'appelait à l'époque le "musibus", un camion qui faisait le tour des bleds du coin et où on pouvait louer des cassettes fatiguées pour une semaine..
    Quand internet est arrivé, j'ai cédé à la boulimie du téléchargement, soulseek tournait jour et et nuit sur mon pc... et je me suis au final dégouté de toute cette abondance. ces 500 giga ne m'ont jamais apporté la même émotion que les rares albums que j'avais à l'époque et que j'ai écouté des milliers de fois chacun.

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    1. C'est pour toi, mec, que j'ai écrit ça...

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  3. olivier vendome24 juin 2016 à 23:27

    Ecoutez-la en allant la chercher et çà ira mieux...

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  4. Quand Bowie est mort, je me suis mis à écouter toute son oeuvre dans l'ordre, téléchargée dans mon Ipod. Ça m'a permis de me rendre compte que j'ai bien fait de ne pas payer plusieurs fois ses CD remastérisés, ou augmentés, etc. Le téléchargement et l'écoute de masse sur cette courte période m'ont prouvé qu'à peine 10% de sa production valait le coup. Ironie du sort, en quelque sorte.

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