13 mai 2014

Le coup du brunch

Comment vendre 20 euros de simples œufs brouillés ? Réponse : en les renommant « brunch ». Ajoutez-y un thé, un café ou un jus d’orange, et alors le monde se précipite ; et il repartira ravi d’avoir déboursé ce prix pour l’agréable moment dominical passé en famille ou entre amis.

Ardoise-brunch 


L’astuce n’est certes pas nouvelle : c’est l’éternelle histoire du jean troué ou délavé, vendu plus cher qu’à l’état neuf. Ou encore c’est l’histoire du dernier « lieu » à la mode, installé dans des décombres et meublé à la récup’, dont le service est inexistant et où le client doit faire tout lui-même, où les petits extras qui sont ailleurs offerts sont ici payants… mais où, en contrepartie, tout est beaucoup plus cher que dans le café standard d’en face qui fait correctement le job.

Repackagés selon la tendance, le cheap, le foireux, l’indigne, gagnent une nouvelle désirabilité, et peuvent à ce titre être refourgués non pas au prix du standard mais à celui du luxe. Le surcoût, en réalité, est celui de l’immatériel que l’on achète avec le produit : la soi-disant « expérience » attachée à l’acte de consommation.  

Longtemps, cette combine n’a fonctionné que sur un marché restreint :
celui des adolescents en quête de supplément d’âme (les gens plus raisonnables s’en tenant à leur critère habituel de rapport qualité/prix) : à ces ados seulement on pouvait vendre un T-shirt merdique à partir du moment où il portait la mention « music is life » ; à eux seulement l’on parvenait à faire boire un café médiocre pourvu qu’on leur dise qu’il était moulu par un Mexicain. Mais la nouveauté, c’est que l’astuce se pratique désormais à une échelle beaucoup plus vaste, qu’elle touche tous les secteurs et qu’il est difficile d’y échapper.

Tout est concerné ou presque. Tout prend du prix et tout prend, au passage, cette petite touche vernie de cirque à supplément d’âme. Tout se met à vendre, en même temps que le produit (et pour un coût supplémentaire), la petite attitude, le petit esprit de fabrication, le petit supplément de convivialité qui, lorsque le monde tournait rond, faisait naturellement partie du tout. De la même façon que la boulangerie du coin, désormais, ne peut absolument plus se contenter de bien faire son travail mais doit ostensiblement jouer à « la bonne boulangerie », à la boulangerie d’autrefois, avec son surplus de farine, ses bonnets de meunier, son « tu-l’as-vue-ma-tradition ? »… de la même façon chaque commerce tend à devenir non plus un simple commerce, mais une petite machine à spectacle qui intègre le coût de ce spectacle au produit réellement vendu.


Quand vous aurez fini de jouer à la marchande,
vous me donnerez mon pain au chocolat, troufions

Ce qu’il se passe immanquablement, lorsque les badauds se sont lassés et que le petit cirque s’en va, c’est que les prix se maintiennent : le pain au chocolat sans-le-cirque reste aussi cher qu’avec ; le jean non troué prend le prix de celui que l’on vendait lacéré... et l’on attend ainsi la prochaine mode, le prochain cirque, l'« effet brunch » qui permettra de vendre la vessie au prix de la lanterne.

19 commentaires:

  1. Billet très juste.
    Le pire est l'attitude su smicard derrière le comptoir outré que vous ne participiez pas au cérémoniel. J'ai rien contre les employés, j'en suis un moi-même, et l'encule marketing je peux le comprendre.
    Mais quand vous précisez "une SIMPLE baguette" à celle qui vous oriente sur la série spéciale limitée où vous confirmez "JUSTE un café" à celui qui vous sort une carte digne de celle des vins pour le même produit et que ceux-ci font la gueule ou vous toisent comme un hérétique, faut pas déconner. Ca ne provient même pas d'une démarche mercantile je ne crois pas qu'il gagne quoique ce soit de plus en refourguant la camelote supérieure.
    Remarquez, çà marche, très récemment vous avez beau expliquer que plus de 7 € pour un éclair c'est délirant, le mec est content, c'était inoubliable.
    Tu m'étonnes.
    A.g.

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    1. 7 € pour un éclair, vous voulez dire un éclair au chocolat ?
      Vous avez bien écrit sept ? Je ne doute pas de la connerie humaine, mais là, tout de même... à moins que ce soit au Ritz.

      Quant aux boutiques décrites dans le texte, celles qui font tout pour que vous ayez l'impression de vous trouver dans un film français traitant de l'entre-deux guerres (dans ces films, les boutiques sont toujours pimpantes et bien conçues, et on ne voit jamais de tôle ondulée dehors, ni de bric-à-brac immonde avec des palissades couvertes d'affiches où les gens viennent pisser), je pense qu'un homme de goût en 2014 doit systématiquement les boycotter, et donner son fric dans les lieux modestes qui ne nous font pas la totale.
      Les pires sont bien sûr les cafés refaits comme s'ils étaient là depuis la naissance de Jean Gabin, avec les fausses affiches comme avant, l'étrange couleur jaune des murs (genre souvenir du temps où les gens fumaient au bistrot), les pub pour le quinquina et les cendriers d'époque refaits par les Chinois. C'est l'assurance d'avoir affaire à un patron con qui se la joue (parfois, au mieux de sa forme, le patron porte casquette et foulard rouge roulé autour du cou. J'en ai même vu en polo de marin et bretelles). D'ailleurs, il existe de faux brocanteurs en zones périphériques qui vendent ce genre d'objets, des pubs pour les alcools, des miroirs ousque c'est écrit une connerie en anglais dessus, des trucs avec des têtes de bulldogs et une date (genre 1886, va savoir pourquoi), des meubles neufs façon anciens, au quadruple du prix des vrais anciens sur le Bon coin, des accessoires inutiles genre un porte cannes avec des cannes fournies - si, je l'ai vu !
      Mais tout ça ne sauvera pas l'auteur de ce texte de son crime : il a osé écrire le mot "désirabilité", et sera exclu de la communauté humaine pour ça.

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    2. kobus van cleef24 mai 2014 à 15:58

      pour les cannes fournies avec le porte canne,j'ai du mal à y croire
      les faux vieux au prix du neuf, ça mon ami c'est la loi de l'offre et de la demande...mais si je devais refaire mon existence, ce serait pas comme brocanteur...
      ce truc des lieux modestes qui vous font pas la totale , c'est un peu le truc des architectes d'intérieur versus l'artisan qui te refait ta biblio ou un pan d'escalier...
      ceci dit , pire que l'architecte d'intérieur ( qui est un gagne petit et qui ne fait que surfer sur une mode , celle de AD ou des émissions de valérie damidot ) il y a l'architecte d'extérieur , l'urbaniste
      lui , l'urbaniste , je veux dire , c'est le vrai criminel des 3/4 siècles écoulés
      je veux bien que la place dans les centres urbains soit Habsolument mesurée ,impossible à étendre et tout ce qu'on voudra
      mais entasser les gens dans les barres verticales ou horizontales ,sans un bistrot , sans un brin de trottoir où les peu désirables viendront trouver ,contre rétribution, une chair mercenaire qui feindra de s'émouvoir à leur contact , sans une église/chapelle, sans un seul souvenir de la vie d'avant , à des kilomètres de la première ligne de tromé , du premier arrêt de bus....
      c'est une façon de pousser les âmes faibles à la folie et au suicide
      non , avant c'était pas forcemment mieux, la baguette était parfois frelattée ( voir le drame de pont st esprit en 1950), les rats grouillaient ( relire l'éternel choron et son "je bois je fume et je vous emmerde") , et les rues résonnaient des pas des milices en formation (oui les années 20 , je sais , faut toujours en parler , toujours)
      c'était pas forcemment mieux, mais pas pire qu'aujourd'hui non plus
      sinon comment expliquer cette neurasthénie générale , ce pays abonné aux anxiolytiques et aux antidépresseurs ?

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  2. Non, non, on parle bien d'un truc dans ce genre là : www.leclairdegenie.com/concept-store , version petite couronne.
    Vous m'aviez mis le doute concernant le tarif, me demandant si le type ne s'était pas fait mousser. Je vous livre le commentaire suivant d'une pâtisserie rue du Bac Paris 7 :
    "6e l'éclair ? Pourquoi pas !
    Quand on déguste une délicate pâtisserie enrobée de chocolat craquant, et remplie d'une crème onctueuse et savoureuse, on peut y mettre le prix.
    Même si j'étais un peu déçue par l'éclair au café "FORT". Quand on commande un éclair au café, en général, c'est parce qu'on aime le goût du café. Alors pourquoi le masquer avec un énorme craquant de chocolat au lait ?
    Cependant, la tarte tatin aux fines tranches de pommes fondantes et le craquant de biscuit valait le coup. Et plus encore : le Paris-Brest, sacré meilleur de France.
    Là, je dois dire que la pâte moelleuse et la crème légèrement pralinée m'ont tout simplement bluffée.
    A tester sans modération pour le cadre, le service, et la qualité des mets. Enfin, autant que votre porte-monnaie puisse le supporter."
    Bon. Voyez. Ce n'est visiblement pas difficile de trouver des pigeons. Je récuse toute notion de savoir faire, de compétences, d'ingrédients, qui justifient 45 minutes de smic net dans une pâtisserie.
    Je présente toutefois mes excuses pour avoir dévié des pièges à touristes japonais adaptés au locaux, sujet du billet. Même si la frime de ceux qui les fréquentes semble un lien très fort . En espérant que la course à l'échalote déco bidon/comédie sur jouée coulera ces trucs rapidement.
    A.g.


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  3. C' est encore un marqueur de la décadence, d' une société qui n'a plus grand chose d' authentique à donner.
    Un truc simple, les motos par exemple: je me rappelle dans les années 1991,Kawasaki a sorti la Zéphyr, une moto dont le style imitait les motos des années 70.
    t' as l' air malin aujourd'hui à raconter à tes petits enfants qu' il y a vingt ans , tu roulais sur une moto qui imitais les motos d' il y a quarante ans.

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    1. Excellent ! ça va très loin ce que tu dis ! Et bien sûr ça fonctionne pour toutes les modes revival ! On va appeler ça l'argument suprême, et puis c'est tout !

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    2. Navré d' avoir entaché votre belle étude sociologique.
      Bonne pignolade.

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    3. Heu... t'es le même anonyme que celui du 13 à 22.44 ? Parce que mon commentaire était élogieux, et pas ironique.
      Au passage, prenez des pseudos, tas de feignants

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    4. Ben oui, c'est moi, à l' ordi de ma boîte.Désolé, j' avais pris ça pour de l' ironie (moto=beauf)...ça m' avait un peu déçu venant d' un des rares blogs qui arrive à me faire rigoler sur des faits inquiétants.
      Je vais récupérer un peu de sommeil et je reviendrai plus tard.
      Oubliez-ça et bravo à tous, continuez brillamment.

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    5. D' ailleurs , j' ai une autre réflexion , inspirée par l' arrivée de mon deuxième garçon, le choix des prénoms.
      Passons sur les Brandon, Brenda et Prune, accidents symptômatiques de notre époque.
      Je me suis réjoui du retour des prénoms taillés dans du granit, ceux qui avaient été mis aux oubliettes au seuil des années soixante.
      J' ai déchanté en constatant que la majorité des parents qui appelaient leur fils "Adrien " ou "Paul" avaient fait ce choix parce que rien ne leur plaisait dans les prénoms "new-age".Voilà ,et puis c' est un prénom qui ira bien avec la fausse vieille commode neuve en bois de cagette qu' on a acheté chez Intériors sur laquelle on mettra une vieille lampe "tiffany" made in china.
      Le vieux décorum, c' est beau quand ça a un sens.
      Autrefois, le choix d' un prénom était relatif à un saint que l' on priait et que l' on invoquait le jour du baptême.
      Je n' ai retrouvé cette logique que dans mon Eglise et je suis foutrment heureux que les gens de notre époque la trouvent hors de notre époque...
      N' ayez pas peur de me répondre cette fois, j' ai fait soigner ma paranoïa ce week-end...

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    6. Vouais, y avait les saints, et aussi les parents, les grands-parents. On donnait beaucoup le prénom d'un oncle mort, d'une cousine disparue, manière d'hommage. Et les parrains bien sûr. Au final, quand un ancêtre porte le même nom ET le même prénom que nous, ben ça fait drôle de se dire que moi, avant, c'était quelqu'un d'autre - je parle pour les gens qui ont un nom assez peu répandu, pas pour les Pierre Martin, qui n'ont aucune chance de relier leur personne à leur nom galvaudé (et c'est bien fait pour leur gueule).
      Je connais une nana qui m'a dit, à l'évocation d'un gosse prénommé Louis, " c'est le nom de nos rois". J'en suis resté bouche bée. J'aurais jamais pensé à ça. Faut pas pousser...

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    7. kobus van cleef24 mai 2014 à 16:03

      le coup des prénoms ,c'est un epu dur à avaler
      ma fille a donné comme deuxième prénom à son fils celui de son beau père et comme troisième....le mien
      "ma chérie ,c'est un prénom de vieux , ça , tu devrais , tu pourrais , quelque chose d'antique , un bertrand tiens ,qui nous ramène en plein moyen âge ( comme dans le gimmick de l'émission de jannenay sur France cul le samedi) , ou de vraiment antique genre trajan, virgile , bref quelque chose qui rende justice à ta culture littéraire"
      réponse de la fille "merde"
      bon

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  4. Le bistrot culturo/bobo/brocante c est surtout un trip de provincial qui fantasme un Paris d'autrefois après avoir passer sa jeunesse à loucher sur les années Reagan en mangeant ses zaps Hut sa fausse culpabilité l amène à prendre son jus de goyave en remplacement de son litron de Coca.

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  5. Bientôt des médecins généralistes recevront déguisés en pourpoint et hauts-de-chausses dans des cabinets style renaissance, et proposeront des saignées à vil prix - non remboursées par la sécu. Tout le monde se bousculera pour prendre rendez-vous...

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    1. Ha, ha ! Recettes transmises de père en fils depuis Diafoirus. Tradition française ! Clystère fait main !

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    2. kobus van cleef24 mai 2014 à 16:07

      ça ,par contre, j'adore
      plutôt que des saignées , des clystères...
      c'est ce que font mes chose frères radiologues
      enfin , ce qu'ils faisaient....depuis bien une vingtaine d'années , les gastro entérologues leur ont ravi le domaine de l'exploration des trous de balle...

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  6. LeVertEstDansLeFruit16 mai 2014 à 16:48

    Déjà rien que cette putain d'écriture à formes pseudo-indo-arabo-chépakoi, ça hérisse !!

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  7. Le supplément d’âme fera la différence dans le monde marchand

    La résistance du commerce physique face au e-commerce ne peut se faire que par le story-telling et la création d'une véritable "expérience client". Par Olivier Mathiot, PDG de Price Minister - Rakuten (...)


    http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20140522trib000831359/le-supplement-d-ame-fera-la-difference-dans-le-monde-marchand.html

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  8. kobus van cleef24 mai 2014 à 15:39

    ce qui rassure,c'est que la vendeuse derrière le comptoir a la chatte rasée pareil que la caissière du carouf ou du leclerc et qu'elle croit pareillement original de se laisser enfiler en poussant des grognements de primate en rut
    le supplément d'âme ça va bien un moment, le respect des traditions qui font la grandeur de nôtre artisanat pareil , ainsi que le soin porté aux détails ,mais dans le monde moderne ,nul ne saurait déroger à la norme, à la mode , à l'impératif
    or l'impératif a dit ; jouissez sans entraves, même et surtout ,oui surtout , si vous ne jouissez pas
    dont acte

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