25 août 2013

COMMENT NE PAS PARLER DE FOOT

COMMENT NE PAS PARLER DE FOOT

Je n'ai rien contre le foot. Je ne vais pas au stade pour les mêmes raisons qui font que je n'irais jamais dormir la nuit dans les passages souterrains de la Gare Centrale de Milan (ou me balader à Central Park àNew York après six heures du soir), mais il m'arrive de regarder un beau match à la télé, avec intérêt et plaisir car je reconnais et apprécie tous les mérites de ce noble jeu. Je ne hais pas le foot. Je hais les passionnés de foot.
Comprenez-moi bien. Je nourris envers les tifosi un sentiment identique à celui des partisans de la Ligue Lombarde envers les immigrés extra-communautaires : "Je ne suis pas raciste, à condition qu'ils restent chez eux." Par chez eux, j'entends leur lieu de réunion en semaine (bar, famille, club) et les stades le dimanche où je me fiche de ce qu'il peut arriver, où ce n'est pas plus mal si les hooligans déboulent, car la lecture de ces faits divers me divertit, et puisque ce sont des jeux du cirque, autant que le sang coule. Je n'aime pas le tifoso parce qu'il a une caractéristique étrange : il ne comprend pas pourquoi vous ne l'êtes pas, et s'obstine à vous parler comme si vous l'étiez. Pour bien faire comprendre ce que je veux dire, je vous donne un exemple. Je joue de la flûte à bec (de plus en plus mal, à en croire une déclaration publique de Luciano Berio, et je suis ravi de me savoir suivi avec tant d'attention par un Grand Maître). Supposons maintenant que je sois dans un train et que, pour engager la conversation, je demande au voyageur assis enface de moi :
- "Avez-vous écouté le dernier C.D. de Frans Brüggen ?
- Pardon ?
- La Pavane Lachryme. À mon avis, le début est trop lent.
- Excusez-moi, je ne comprends pas.
- Je parle de Van Eyck, voyons ! (en articulant) le Blockflöte.
- Oh, vous savez, moi... Ça se joue avec un archet ?
- Ah, je vois, vous ne...
- Je ne...
- Comme c'est curieux. Mais savez-vous que pour une Coolsma faite à la main il faut attendre trois ans ? À ce compte-là, mieux vaut une Moeck en ébène. C'est la meilleure de toutes celles qu'on trouve dans le commerce. C'est Rampal lui-même qui me l'a dit. Au fait, vous êtes déjà allé jusqu'à la cinquième variation de Derdre Doen Daphne d 'Over ?
- J'en sais rien, moi je vais à Parme...
- Ah, j'y suis, vous ne jouez que de l'alto. C'est en effet plus satisfaisant. À propos, j'ai découvert une sonate de Loeillet qui...
- L'oeil quoi ?
- Je voudrais bien vous y voir dans les fantaisies de Telemann. Vous vous en sortez ? Vous n'allez pas me dire que vous utilisez le doigté allemand ?
- Vous savez, moi, les Allemands... Leur BMW est sans doute une grande voiture et je la respecte, mais...
- J'ai compris. Vous pratiquez le doigté baroque. Très juste. Prenez ceux de Saint Martin in the Fields... "
Voilà. Je ne sais si j'ai bien rendu l'idée, mais je crois que vous approuveriez mon malheureux compagnon de voyage s'il se suspendait au signal d'alarme. Eh bien, ça se passe exactement comme ça avec les tifosi. Le pire, ce sont les chauffeurs de taxi :
- "Vous avez vu Vialli ?
- Non, il a dû passer pendant que je n'étais pas là."
- "Vous regardez le match, ce soir ?
- Non, je dois travailler sur le livre Z de la Métaphysique, vous savez, le Stagirite.
- Bon. Regardez et vous m'en direz des nouvelles. Pour moi, Van Basten pourrait être le Maradona des années 90, vous croyez pas ? Mais enfin bon, faut pas non plus perdre de vue Hagi."
Inutile d' essayer de l' interrompre, autant parler à un mur. Ce n'est pas qu'il se fiche complètement du fait que je m'en fiche complètement. C'est qu'il ne peut concevoir que quelqu'un puisse s'en ficher complètement. I1 ne le concevrait même pas si j'avais trois yeux et deux antennes plantées sur les écailles vertes de mon occiput. Il n'a aucune notion de la diversité, de la variété et de l'incomparabilité des Mondes Possibles.
J'ai donné l'exemple du chauffeur de taxi, mais c'est pareil avec un interlocuteur appartenant aux classes dominantes. À l'instar de l'ulcère, ça frappe aussi bien le riche que le pauvre. Il est toutefois curieux que des êtres si clairement convaincus de l'égalité des hommes soient prêts à aller casser la gueule au premier tifoso de la province voisine. Ce chauvinisme oecuménique m'arrache des cris d'admiration. C'est comme si les partisans de la Ligue s'écriaient: "Laissez venir à nous les Africains. On va pouvoir leur régler leurcompte."
Comment voyager avec un saumon - Umberto Eco (1992) 

11 commentaires:

  1. « Il est toutefois curieux que des êtres si clairement convaincus de l'égalité des hommes soient prêts à aller casser la gueule au premier tifoso de la province voisine. »

    Quand j'étais étudiant dans mon Lyon natal, je faisais stadier des matches de l'OL comme petit boulot (ils me mettaient toujours face au terrain, ce qui faisait que j'étais payé à regarder des matches, y compris en Ligue des Champions ; je faisais aussi les déplacements à Paris, Marseille, Saint-Étienne).

    J'avais remarqué un phénomène étrange : dans la même minute, les supporters de l'OL pouvaient faire des bruits de singe pour huer tel Noir adverse et acclamer Sydney Govou (c'était en 2004 et 2005).

    Ajoutons à cela que les supporters, trop occupés à brailler en agitant des banderoles qui les empêchaient de voir le terrain, ne regardaient pas vraiment le match.

    Je ne sais pas ce qui les motivait à payer un abonnement aussi cher, mais ce n'était pas le football, en tout cas.

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  2. C'est vrai que le foot provoque des réactions ou des comportements irrationnels. La preuve avec Umberto Eco, homme fin et cultivé qui nous pond là un texte d'une connerie abyssale.

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  3. Désolé, Gaby, mais ce texte est brillant et je constate quasiment tous les jours que si t'es pas foot, t'es pas normal. Idem, si tu dis que tu n'as pas la télé, par exemple.

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    1. N'ayons pas peur des mots et reconnaissons que le non amateur de foot est stigmatisé par la société. Faudrait des associations pour défendre ses droits...
      Plus sérieusement, Il nous dit quoi Beberto ? qu'"il m'arrive de regarder un beau match à la télé, avec intérêt et plaisir car je reconnais et apprécie tous les mérites de ce noble jeu". Ben ouais, Beberto lui il mate des beaux matchs (car il le sait à l'avance que le match sera beau) de son canapé, c'est un esthète quoi, par contre ceux qui vont voir le match au stade sont des crétins potentiellement homicides. Pourtant si t'es intéressé par autre chose que la victoire des bleus face aux verts et les gros plans de la tv sur la star du moment, c'est au stade qu'il te faudrait aller pour pleinement apprécier "tous les mérites de ce noble jeu", le jeu sans ballon, le positionnement tactique, les appels de balle, les fausses pistes, tout ce qui fait que le foot peut ressembler à un ballet et que tu ne vois pas à la tv.
      Mais non, ceux qui n'ont pas la chance de pouvoir aller mater les matchs chez Beberto entre gens de bonne compagnie, ils méritent de mourir, car les faits divers, ça divertit Beberto, il aime bien "que le sang coule" dans les tribunes. Pas le sang des hooligans, non, celui des spectateurs lambdas, au fond Beberto ils les aiment bien les hooligans, ça divertit le bourgeois.
      Ensuite il nous fait des rapprochements avec la ligue lombarde, décide que tous les supporters n'ont qu'une idée, casser la gueule à ceux d'en face, blablabla, le mec qui te parle de foot "Il n'a aucune notion de la diversité, de la variété et de l'incomparabilité des Mondes Possibles", c'est évident moi j'aurais juste cru qu'il voulait engager la conversation avec un sujet qui fait généralement consensus, mais non c'est juste qu'il est mono-tache et surement un peu con (beaucoup con en fait).
      Bien sur qu'on nous fait chier avec le foot, qu'on en bouffe même quand on n'en redemande pas, mais Para le texte de Eco, c'est juste un ramassis de poncifs, une caricature.

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    2. J'imagine que ces propos sont à replacer dans leur contexte Italien et plus précisément, Milanais (la ville compte deux des dix meilleurs clubs du monde). Je me souviens d'avoir lu que les principales villes italiennes avaient chacune un quotidien sportif au tirage comparable à celui de l'Equipe... A nombre d'habitants inférieur, ça a un côté surréaliste. On deviendrait irrationnel pour moins que ça.

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    3. Gaby, tu fais l'impasse sur la thématique principale du texte pour chipoter sur des détails sans intérêts.
      Le thème : êtes-vous vu comme des extraterrestres si vous ne partagez pas ce même gout pour le sport le plus populaire ?
      Pour ma part, la réponse est oui et aussi de la part de personnes qui sont faussement passionnées de foot.
      Je me souviens que pendant la coupe du monde de 98, je n’avais regardé que la première mi-temps d’un des matchs de l’Équipe de France. Lequel ? En tout cas, ce n’était pas la finale. Je n’avais jamais aimé le foot et je ne voyais pas pourquoi je devais faire un effort sous le prétexte que ça se passait en France et que l’équipe nationale y cartonnait. Après la victoire, dès qu’on me demandait ce que j’avais pensé du match, de la victoire et du statut de coupe du monde et que je disais que je n’avais rien suivi et que je n’en pensais rien (je n’étais même pas dans la facilité de proclamer « je déteste le foot ». Je m’en foutais, c’est tout), t’imagines même pas les têtes d’éberlués que j’ai pris plaisir à constater. Y en a même un qui m’a traité de connard. Personne ne comprenait que ça ne pouvait pas m’intéresser. Dans les mois qui ont suivi, j’avais l’impression d’être dans une secte. Tout le propos du texte se trouve ici, pas ailleurs.
      Tu prends aussi des provocations de l'auteur pour des croyances sérieuses de sa part, que toi tu prends très au sérieux. Le coup de faire couler le sang est clairement une boutade, comme l’exagération de l’auteur sur la ligue Lombarde. Dans ce genre de texte, prendre des précautions comme « bien sûr, tout le monde n’est pas pareil » casse la charge du propos, et ce n’est pas pour rien que toute personne cherchant la polémique ne s’embarrasse pas de mettre des gants. Ça me parait évident qu’Eco est bien trop léger et cultivé pour penser qu’ils sont tous pareils. Par comparaison, c’est pareil avec Céline et les juifs ou Nietzsche avec les chrétiens, on les voit mal dans leurs charges placer des « y a des exceptions, toutefois ».

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    4. Bé ouais mais sa charge je la trouve ratée, pas franche du collier et plutôt que "pamphlétaire" ses exemples généralistes se transforment en poncifs. Je trouve ta phrase sur les faux passionnés plus intéressante, le sujet foot obligatoire et pénible, remplaçant le temps qu'il fait comme sujet consensuel de discussion ou briseur de glace.

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    5. En tout cas, un mec qui joue de la flûte à bec ça doit avoir un sacré coup de sifflet. Ne me remerciez pas d'élever un peu le débat hein.

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  4. Dilemme. Je déteste le foot autant qu'Umberto Eco (on pourrait discuter de ce fardeau merdique qu'est "lector in fabula" pour l'analyse littéraire, mais on est sur le CGB)... L'imaginer dégustant un match en esthète au milieu de ses 10000 bouquins c'est un peu Céline Dion écoutant du Brassens au milieu de ses 10000 paires de chaussures.

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  5. Au foute on a le cerveau dans les pieds, d'ailleurs rien qu'en lisant texte d'Ecco je viens d'attraper une migraine carabinée et je me les masses avec du doliprane.

    Umberto Ecco c'est le mec qui chante "Ti amo", c'est un chanteur ? Parce que je sais qu'Umberto Tozzi lui, il a joué avant centre avec Sean Connery.

    Vous voyez bien que je suis foutebaleure.

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  6. Bonne chance à Jérôme Latta pour ce blog. Visiteur fidèle des Cahiers du Football, je ne peux que me réjouir de voir un peu plus d’exposition donnée à des gens qui sont capables de penser un peu plus loin que la polémique facile ou l’idôlatrie béate qui constituent l’essentiel du journalisme sportif actuellement.

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