26 mai 2021

L'Emmerdeur

Au long des années soixante-dix, le cinéaste Francis Veber pose l'archétype de L’Emmerdeur, à travers un personnage emblématique qui reviendrait dans plusieurs films, sous plusieurs identités et l'interprétation de plusieurs comédiens, mais toujours pour incarner une seule et même idée : François Pignon, l'homme du quotidien, ingénu et discret, qui malgré son inhibition, vient perturber le fonctionnement du monde par sa maladresse ou sa bêtise.

Veber lui-même expliquait la récurrence du personnage de cette façon :

C'était toujours le même petit homme dans la foule, plongé dans une situation qui le dépasse et dont il parvient à se sortir en toute inconscience”.  

L’Emmerdeur est ainsi l’individu banal, insignifiant, qui ne voulant déranger personne ni penser à mal, importune néanmoins par sa simple présence, et porte le chaos de façon involontaire au sein d’une situation stable, d'une société qui ne demande qu’à mener ses affaires. Un chien dans un jeu de quilles. 

Si l’effet comique continue de fonctionner aujourd'hui, la figure sociologique de François Pignon ne correspond plus à une réalité tangible. La timidité maladroite, la pudeur sociale excessive, ne sont plus vraiment ce qui est à craindre ; la source de désagrément provient bien plus massivement de la disparition complète de la gêne et de l'inhibition sociales. Par rapport à ces films et cette époque, le rapport des choses s'est inversé. Le monde est invivable non plus du fait d'un emmerdeur isolé qui gripperait les rouages d'une société qui ne demande qu'à tourner rond, mais bien plutôt par la prolifération de bousilleurs, toujours plus bruyants, braillants et entreprenants, débridés par un cadre social qui les autorise et les encourage. C'est la société dans son ensemble qui est devenue l'Emmerdeur, et ce qui peut l'emmerder en retour n'est pas le perturbateur ou le farfelu mais l'individu mesuré, celui qui se tient à sa place, le statique, le Manant, celui qui ne demande pas son reste et ne prend pas part à l'agitation.

C'est la révolution notable qui s’est accomplie ces soixante dernières années sans même qu’on la souligne : l’incroyable dépréciation de la valeur accordée au calme, à la discrétion, à la tranquillité, à l'habitude... au profit de la vitesse, du scandale, de l'impertinence, de l'hystérie ou de la compulsivité. Aujourd'hui, du point de vue de l'individu-type comme de celui de la morale publique, il faut emmerder pour exister : il ne saurait y avoir d'activité louable qui n'ait pour but et pour effet d'importuner, il ne saurait y avoir de vie épanouissante en dehors de l'émancipation démonstrative, de la revendication sur tous les toits ou de l'affirmation bruyante du soi. La paix profonde, la sérénité qu’enseigne la culture antique, n’intéressent plus personne au point qu'on songe à les retirer de l'enseignement, à les désapprendre. Chacun est invité à vivre, crier, bouger, devenir ce qu’il est, mener des activités à moteur, à casque et à sensations fortes. Chacun veut influer sur la vie des autres, positivement s'il le peut et sinon tant pis ! Être remarquable et en tout cas remarqué, bousculer le monde c'est-à-dire l'emmerder, à la hauteur de ses moyens. "J'espère bien que je dérange" : voilà la maxime du bon citoyen, ce par quoi il se sent vivre, et qui constitue le fond de la nouvelle sagesse populaire. 

Offrez une collation à six participants, tous adultes et ayant eu, on suppose, une éducation pour leur apprendre les manières. Un premier François Pignon préviendra qu’il ne mange pas de poisson ; deux autres pas de viande. Un dernier demandera les ingrédients qui entrent dans la composition de la sauce. Le tiers restant seulement acceptera le repas tel qu'il était prévu. Cela donne une idée du rapport actuel entre Emmerdeurs et Emmerdés. 

Si les Emmerdeurs sont restés minoritaires jusqu'à un certain point de l'histoire civilisée, c'est que la société pénalisait leurs comportements par une certaine culpabilité ou réprobation. Notre époque, en les tolérant progressivement, les a rendus acceptables et même désirables : en effet, l'Emmerdeur est plus souvent valorisé que son voisin taiseux. Le bruyant passe aux yeux de la modernité pour plus entier et plus vivant. L'Emmerdeur à particularismes fait l'objet de plus de marques d'intérêt. Ses régimes spéciaux le présentent comme rigoureux, sensible à la cause animale ou soigneux de sa santé. L'Emmerdeur à scandale est plus visible et plus reconnu : lorsqu'il salope un art par une oeuvre tonitruante et bâclée, on salue l'audace. L'Emmerdeur militant, qui manifeste seins nus et vociférant des injures est mieux traité que la retraitée gilet jaune qui proteste contre le prix du gasoil. L'Emmerdeur récalcitrant qui fuck la police et refuse d'obtempérer, est aux yeux du bobo gentilhomme l'Homme qui dit non. S'il geint, se plaint et demande réparation, il devient un véritable Justicier. L'Emmerdeur qui disrupte le marché et emmerde le code du travail, passe pour un entrepreneur de génie et on s'arrache sa biographie. Et l'Emmerdeur qui décide de faire ses courses nu en bas-résilles est vu comme le plus libre des Hommes : on demandera de ne pas le juger. On dira que ceux qui portent encore une culotte le font simplement parce qu'ils n'osent pas.

10 commentaires:

  1. Le Cégébé aurait-il un partenariat avec Un Œil ?

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    1. C'est mon blog perso, quand je doublonne je supprime les liens d'habitude, là j'avais oublié de le faire.

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  2. Excellente analyse de la société contemporaine. Les "emmerdeurs" sont effectivements devenus légion et ils osent tout tout le temps sans que rien ne semble pouvoir les arrêter.

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  3. Bonjour à tous.
    Je lirai le billet plus tard puisque c'est sur les enmerdeurs mais je suis surpris : plus d'excellent roman d'anticipation/football ?
    On aura jamais la fin ?
    Escroquerie !

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    1. Au 100e commentaire de plébiscite, on le rétablit.

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    2. Faut vraiment que je vous spam 100 fois un commentaire d'enmerdeur certifié ?
      Vous sous estimez ma capacité de nuisance.
      Le roman ou remboursez !

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  4. Mais qu'il est bel homme, ce Pierre Richard
    Moi qui suis laid comme un poux, je suis très jaloux

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  5. @Xix : merci pour votre beau regard intelligent qui me fait penser que nous passons doucement, mais sûrement de la bobocratie à la coprocratie…
    @Kobus : attention ! Par ces temps d’emmerdeurs et de parasites en escadrille, votre pédiculophobie risque de vous couter cher, hein ! (NB : pediculus = poux en latin. Je ne connais pas le mot grec).

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