28 février 2021

Triomphe- roman publié en feuilleton, partie 4

 

Il y a la route et il y a la réalité. Leur camping-car est un taudis sur roue avec un moteur toussard. Raymond Laser les a roulés : C’est une roulotte, un placard. Il ne passe pas inaperçu non plus. Sur la porte du conducteur, il y a le visage et les yeux globuleux de Pelé – Edson Arantes do Nascimento, le champion brésilien, 1,73 m., né à Três Coracões, 1281 buts dans sa carrière. Un collègue du Père – Mike, surnommé « Van Gogh » par ses potes – s’y est mis deux jours et il a « peint » un Pelé façon pin-up en bikini sur la carlingue d’un bombardier, un truc criard et naïf, un truc de et pour prolo. Sur le toit, le Père a rajouté un filet de ballons de foot et de plots fluo piqués sur des chantiers. Par grand vent ou à vitesse de croisière, ça fait vibrer l’engin et ça tape sur la carrosserie – la «carlingue », comme dit le Père… On dirait des tambours swahilis en pleine bourre.

Pour finir, il a installé une sono sur le toit de la cabine… Le football, c’est aussi du bruit : celui des fans à domicile… Il faut préparer Alex pour plus tard, quand il sera professionnel… Quand elle est branchée, la sono, ça crescendise du pondéré au gueulard : Interviews de joueurs ou de coach, chants de supporteurs, commentaires de speakers radio tout en drame – Mesdamesetmessieurs, Olawskiavancesurladroite,ilrestedeuxminutes, deuxminutespour changer l’Histoire, et oui, tire, eeeeeeeeet buuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu !!But !But ! But !... Bruits de stade, pour acclimater le petit, l’habituer aux bruits du foot et aux réalités du métier ; le rendre insensible au bordel ambiantique… C’est ça aussi la méthode du Père – apprendre à son fils le métier de footballeur, sans les cons autour. Pour l’instant. Avec les haut-parleurs et les bruits, il l’entraîne pour plus tard.

La sono sert aussi à faire tonitruer la sainte parole paternelle… Le Père en est sûr… Tu comprends, fils, quand je te dis des trucs au micro, tu les entends fort, ça rentre mieux en toi, ça vrille dans ton cerveau… Et il balance des ordres à travers les haut-parleurs : - Fais pas semblant, Alex !... Pas... ‘iiiiiiiik.. (Larsen) semblant !!...

*

L’achat du camping-car – un Théus Arctic, est un moment qui fait date, une ère nouvelle.

Quand un ouvrier achète, il est de mauvaise humeur. Acheter, c’est une faiblesse ; en temps normal, on répare. Ce jour-là, le Père d’Alex est bizarre, méfiant, il réfléchit à tout un tas de choses sur le trajet en bus – le prix idéal, les aspects à surveiller, les entourloupes des vendeurs pour fourguer des épaves... Quand on est pauvre, on n’achète pas en confiance ou dans un sourire, on négocie dans la méfiance, avec l’air de n’avoir besoin de rien, d’être là par hasard… Il faut endormir le vendeur, le faire trépigner d’insatisfaction jusqu’à ce qu’à bout de nerf, il accepte le prix ferme mis sur la table.

Raymond Laser – le vendeur – a une tête de vendeur, une veste rouge de vendeur, une gourmette plaquée-or de vendeur, un sourire de vendeur (dents blanchies), une coiffure de vendeur toute en frisures savantes et faux-dercheries, des chaussures brillantes de vendeur et une voix de vendeur, mielleuse à souhait. Il se balade avec une bombonne d’oxygène à la hanche et de temps en temps, il tourne le robinet, se met le masque sur le visage et respire un bon coup. Ça lui soulage les poumons, ça le refait vivre. Il vient juste de vendre une camionnette d’occasion à une poire miséreuse. La victime a payé rubis sur l’ongle, tout en cash, avec 5 ans d’économies. Avant de partir, cependant, un doute lui est venu… Heu, m’sieur Laser ?... Oui, qu’est-ce que c’est ?!!!... Fini la miaulasse, les douceurs, l’approche commerciale moderne. La préhistoire est de retour… C’est pourquoi ?!!, dit-il d’un air sévère... Heu, elle est garantie jusqu’à quand cette belle camionnette que je viens d’acheter ?... La victime n’ose qu’un tout petit peu, elle ne veut pas déranger… Raymond Laser n'en croit pas ses oreilles, il paraît souffrir, il grimace, on le ramène dans la bassesse, on le dégrade, on l’abîme ; il n’en revient pas qu’on ose lui poser une question pareille et puis, aussitôt, il fait mine de pardonner… Il fait son Christ… « Pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font »… Les sourcils en oblique, les mains jointes en prière, sous le nez, on dirait un Saint… Suivez-moi, m’sieur… Suivez-moi... Il prend le type bras dessus bras dessous et ils sortent ensemble devant le magasin… Les néons géants qui surplombent l’entrée – les lettre T,H,E,U,S, 3 mètres de haut et 5 de large – clignotent… Le « T » et le « H » restent éteints… Monsieur ! Vous voyez le feu rouge à 200 mètres, un peu sur la gauche ? Qui tremblote romantiquement dans l’air froid de l’automne, frêle esquif de la civilisation ?... Oui ?! Et bien la garantie va jusqu’à là… Après, c’est pour votre pomme ! On se comprend, m’sieur ?!!... Heu, o… oui… Bien, dans ce cas je vous salue !... Client suivant !!!...

Le commerce, c’est simple : On ne vend pas au client, on vend le client.

Raymond Laser voit arriver Alex et son Père, un peu empruntés, mal à l’aise et avec des plis aux genoux. Le Père a l’air raide et à cheval sur la technique, le gamin derrière semble compter pour des prunes... Raymond Laser pense… Des fauchés, mais qui veulent acheter une de mes caisses, et encore un de ces putains de prolos qui croit tout savoir question technique… Tactique à adopter : déférence et respect exagéré, modestie.

C’est presque Noël – l’époque est à la mièvrerie… La sono du magasin passe une musique encore plus sirupeuse que d’habitude – une musique molle avec des messages subliminaux qui vrillent les synapses des clients et les incitent à acheter… Frank Sinatra crache ses sucreries…

Have yourself a merry little Christmaaaaaas

(– Achetez! –)

Let your heart be light

(– Achetez! –)

From now oooooooon, our troubles will be out of sight

Have yourself a merry little Christmaaaaaaas

(– Empruntez! –)
Make the yule-tide gay

(– Consommez ! –)
From now oooooooon, our troubles will be miles awaaaaaaay….

(–Faites-vous plaisir !–)

 

Avec les ouvriers, il faut être sobre, faire sincère… Bienvenue chez Théus, messieurs !!! J’m’ présente : Raymond Laser !!! Vous êtes au bon endroit ! Ah oui, alors, au bon endroit, c’est moi qui vous le dis ! Vous tombez bien ! Pile-poil ! Foi de m’sieur Raymond Laser !! Foi de tonton Raymond !!... Il en trépigne de joie, il est content pour eux, il s’enthousiasme tout seul… Vous êtes ici comme qui dirait chez vous !! Dans la famille !!... Et croyez-moi, chez Théus (Prononcer « Téousse »), on n’est pas dans la théorie… Comme je dis toujours, on va à l’essentiel !... L’es-sen-tiel !!!... Qu’est-ce qui vous amène chez nous ?... Ah, ne dites rien, allez !!! NON non non non non non, je sais ! Je sais ! Oui, je sais !... Il sait, môssieur Raymond Laser !!! IL SAIT ! Il sait toujours !!...Tout !!... Et il pousse un contre-ut à briser le cristal…. Ah… Il crie un peu trop fort, d’ailleurs… Des clients se tournent vers eux… Des collègues lèvent les yeux au ciel, l’air de dire… Ça y est, il remet ça… Et atterrés, ils le regardent faire son show. Lui se vautre sur les carrosseries des camping-cars, il roule sur elles, aguicheur comme une strip-teaseuse… Pour un peu, il les lécherait… Ça devient sexuel… Puis il s’arrête tout à coup… Il regarde Alex et son père, vite, de haut en bas… Et c’est dit… Il poétise… Versicote… Les camping-cars Théus ? Y sont fait pour la brousse et les secousses !!!... Il a vu, compris, vendu, Raymond Laser ; c’est le Napoléon de la vente du camping-car… Sa gourmette bling-blingue d’aise. Il sait bien où il va avec ces deux-là. Il a son plan. Il les dirige petit à petit, tout en les baratinant, vers le modèle le moins cher… Il sait qu’il faut faire du pauvre parlant au pauvre, du sobre, du technique… Le monde est dur, allez… Difficile !... Impitoyable !... On a rien sans rien ! Vivre, c’est travailler… Ce n’est pas vous qui me direz le contraire !... Rien sans rien !!... Et le Père écoute sans rien dire. Il serre les mâchoires et avance les mains dans le dos… Et Alex suit derrière…

Raymond Laser a une façon bien à lui de peloter les carrosseries… Il tâte les angles comme s’il s’agissait de culs – en amateur gourmand. Il fait mine de se brûler les doigts, tellement les courbes de ces camping-cars sont parfaites… Bombistiques… Chaudasses… Il s’en souffle sur les doigts… Et puis il s’offre un petit shoot d’oxygène… Valves et bombinetterie poussées à fond. Ça le fascine, Alex, ce numéro, il n’a jamais vu ça, personne ne parle dans la vie comme ce Raymond Laser…

Et ils arrivent enfin devant l’engin – ce qui sera bientôt LEUR Théus personnel… Des projecteurs l’éclairent comme une star (Technique de vente : l’éclairage permet de planquer les défauts, les bosses et la rouille)… C’est vrai, il est bien un peu en retrait, loin de l’entrée principale, dans un coin, un peu caché même. On voit bien que ce camping-car n’est pas celui que le fabricant préférerait vendre… Mais pour Alex, c’est le plus beau… Un camping-car THEUS ARCTIC !!... Il n’arrive pas à y croire… Une brochure donne des détails techniques qu’Alex ne comprend pas, mais que son père étudie avec soin… Energie : Diesel (Toux et suies), Puissance : 8 CV, Longueur : 7.38 m, Largeur : 2.30 m, Hauteur : 2.85 m… 3 places de couchage… Équipements en série… Raymond Laser ahane les performances et le Père trifouille dans le moteur, cherche la rouille, le défaut, le vice-caché… Comme il dit toujours, ce n’est pas parce qu’il est ouvrier qu’il est con… Raymond Laser fait son show. Il ne s’agit pas de laisser penser le client... 35 000 Km au compteur, c’est du comme neuf !... Et écoutez-moi tout ça, messieurs : Eclairage extérieur ! Réfrigérateur 149 litres ! Occultation cabine coulissante ! Toit panoramique ! Tapis bateau ! Lit central ! Lit pavillon ! Airbag conducteur ! Régulateur de vitesse ! Porte Luxe Moustiquaire ! Camera de Recul ! Four ! Porte chauffeur ! Tissu Brownie, c’est pas de la merde la couleur, hein ?! Raffiné ! Y ont été la chercher celle-là !! Au moins à Las Vegas !!... Et c’est pas tout !... Il égrène... Autoradio numérique multi-standards ! Panneau solaire 120 V ! Quand plus rien ne marche, il y a encore le soleil ! Airbag passager ! Pour protéger le fiston !... Et attention… Attention… Il hésite à le dire, c’est trop énorme, trop novateur… Peut-être que les clients ne vont pas comprendre l’intérêt, la révolution que ça implique… Il hésite, il dodeline, c’est trop pour lui, il ne peut pas assumer ; il en rougit de timidité… Puis il le lâche, il faut qu’il le lâche, il ne peut pas garder ça pour lui tout seul, impossible, insupportable, trop lourd : Rétroviseurs dégivrants !!... Rétroviseurs dégivrants, vous vous rendez compte ?!! Pour vous ! Dégivrants ! Rétroviseurs !!!... Nom de Dieu, ce coup-là, Alex et son Père n’en croient pas leurs oreilles, ils se regardent, ils se pincent… C’est au-delà de tout… Des rétroviseurs dégivrants !!!... Et Raymond Laser qui saute en l’air, à se taper dans les mains, à rigoler de plaisir, à faire une polka… Dégivrants !!... Dégivrants !!...  Dégivrants !!...  Dégivrants !!...  Et ils répètent tous en cœur… Dégivrants !!...  Dégivrants !!... Le Père, cette fois-ci, est conquis… Il rirait presque, s’il se laissait aller… Alex pense… Ce Raymond Laser, tout de même, c’est un sacré gusse… Il n’a jamais vu quelqu’un avec des dents aussi blanches… C’est pas Dieu possible des canines pareilles… On dirait du marbre, on se croirait dans une église…

Plus tard, quand ils montent dans le camping-car, qu’il est enfin à eux ce Théus Arctic, tissus Brownie, que le Père tourne la clef et démarre, c’est un jour de gloire, un vrombissement héroïque. Ils pensent qu’ils sortent de la misère... Ils quittent à jamais leur trou à rats, la cave aux tuberculeux où ils habitaient depuis la naissance d’Alex – un « studio » de sous-sol, sans meuble, mais deux matelas, une table et deux chaises, avec vue à travers un soupirail sur le parking et les jambes des passants… Entre deux quintes de toux, même les clochards, ils les voyaient plus haut qu’eux, tituber dans la rue. Une rumeur affirmait bien que des pauvres types vivaient dans les égouts – on les appelait les zombies… Mais Alex et son Père, leurs voisins, ils étaient la lie de l’Humanité – ou pas loin –, ils habitaient sous les autres, ils étaient sous les autres, inférieurs aux autres. Pas de fenêtres, pas de soleil, pas de confort. Une douche dans le couloir, partagée avec d’autres miséreux… Cette cave, c’était un magma à virus, un enfer d’où n’importe quelle parole trop forte était entendue par les voisins. Dans la rue, les passants eux-mêmes entendaient parfois des cris, des rugissements surgir des profondeurs du monde.

Heures de misère, images de misère : le papier peint gris qui se détachait des murs, une pièce froide et humide en hiver, avec ce poêle à charbon qui ronflait et enfumait ; une chaleur étouffante l’été ; les repas de pommes de terre et d’abats ; les cafards qui gagnent du terrain chaque jour… Quand on refuse les minimums sociaux et les bons de nourriture, on se débrouille, on est un pauvre qui n’existe pas. La fierté rend invisible. L’Etat et les bonnes âmes ne s’en portent pas plus mal.

Souvenir d’avant le camping-car... Le vendredi, Alex et son Père entendaient les bruits de beuverie ; le samedi, l’immeuble raisonnait de grand « boums » – les voisins accordaient quelques minutes à leur sexualité ; le dimanche, c’était le jour des torgnoles – les voisins se préparaient pour leur semaine de travail, de recherche de travail ou d’inanition glandeuse, et ils tournaient en rond dans leur propre cave…

Les murs étaient minces, trop minces… Le poivrot du studio n. °4, sur la gauche : - C’est simple, quand vous visitez vos chiottes, au milieu de la nuit, tout le monde vous entend pisser… Aussi, le silence était impérieux – on ne devait pas savoir que quelqu’un habitait quelque part là-dessous, il fallait être invisible, secret, pisser « étouffé », n’inviter personne, chuchoter…

Dans un endroit pareil, où le silence même est un vacarme, on apprend à vivre, à bouger, à tousser, à chier et à être en colère en silence… Le bruit est une obscénité, une indiscrétion intolérable…

C’est là qu’Alex apprit le silence, que celui-ci devint une seconde nature… C’est là que sa fièvre devint intime ; c’est là que sa colère trouva des chemins inhabituels, puisque crier était impossible, qu’elle s’incarna dans des nervosités du corps, des gestes soudains et bizarres… Ses sauvageries d’enfant devinrent secrètes, à jamais inexprimées… Et Alex regarda, il observa, il développa cette capacité qui plus tard lui donnera un sens aigu du jeu, une vision d’aigle. L’inhibition mène à l’observation.

Alors oui, le camping-car est un progrès dans leur vie… Avec ce Théus Arctic, équipé pour rouler sur des neiges sibériennes, ils se trouvent enfin « à la hauteur »… Ça change leur perspective sur l’Humanité : les types, tous les types, ont l’air de nains dans leur bagnole.

(A suivre).

1 commentaire:

  1. Excellent. J'attends la suite. Ces quatre premiers chapitres sont fort bien écrits. Les personnage ainsi que l'intrigue sont très originaux, et permettent (avec brio) des descriptions incroyablement vraies de personnages que nous avons tous rencontrés. Poursuivez, je vous en conjure.

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