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Evangélisation dans ta face. |
Pour apaiser sa conscience en ces
temps troublés, l'homme moderne a recours au yoga, aux chakras et à la cuisine sans gluten.
Bref, au New-Age. Je lui recommande toutefois une expérience Old-Age : le
pèlerinage. Et s'il fait le pari de partir sans argent, alors là, il est carrément dans le Medieval-Age, ça donne des points bonus côté énergie
positive.
Figurez-vous que je me trouvais
précisément dans cette situation de pèlerin-mendiant, par une chaude journée de
septembre, aux alentours de Nevers. Ecrasé par la chaleur, je m’étais assis à
l’ombre, sur un perron dans un petit village désert. Au bout d’un moment, un
vieux était sorti de sa maison pour me proposer une citronnade et on avait
taillé le bout de gras. J’avais prévu de m’arrêter dans une petite ville, à
15km de là, et je lui demande s’il y a un curé là-bas. « Ouais, tu
vas voir, c’est un Noir ! Un mec super, il va t’inviter à boire un
coup ! ». Je m’étonnais de cet enthousiasme, les séries de France 2
m’ayant appris que les Français ruraux sont des racistes invétérés. Mais je
reprenais ma route ragaillardi par la perspective d’un curé accueillant à
l’arrivée.
Quand on est pèlerin, un curé
sympa, c’est un peu comme un poisson volant ou un cingle plongeur : c’est
un spectacle qu’on ne voit pas tous les jours. Au contraire, si vous voulez
être sûr d’être mal reçu, courrez au presbytère le plus proche. Dans le
meilleur des cas, vous aurez un billet de 5€ et une invitation à aller voir
ailleurs si j’y suis. Mais généralement vous trouverez une porte qui se claque
et la menace d’appeler les flics, avec insultes en prime. L’Eglise n’a
visiblement plus envie d’exister, de témoigner, ni de transmettre quoi que ce
soit.
J’arrive donc confiant dans le
petit bled et effectivement, à la cure, ya un Noir. Mais bien moins sympa que
prévu. Il me répond du bout des lèvres qu’il peut me dépoussiérer un coin de
salle associative pour poser mon tapis de sol. Mais qu’il n’a rien à manger, la
cuisinière est en vacances. Donc, lui ne mange rien ? Bref, je pose mon
sac et fais du porte à porte pour récupérer un morceau de pain et une boîte de
thon à la catalane, que je mâchouille en méditant sur la vanité du monde.
Alors que je terminais mon bol de
nouilles instantanées « saveur canard laqué », j’entends vrombir une
moto, une grosse cylindrée, devant le presbytère. Le motard retire son casque,
je constate deux choses : il est noir et porte un col romain. Comme je
regarde beaucoup la BBC, je me dis que c’est peut-être un descendant de la
reine Margaret. En tout cas, ce qui est certain, c’est que c’est un curé et
comme je suis un garçon poli, je vais me présenter à lui. Il me demande où je
loge, je lui indique la salle. « Ah, non, non, ça ne va pas…on va vous
trouver un lieu plus digne d’un pèlerin ! ». Et il m’ouvre un
appartement aménagé, à faire pâlir d’envie gîtes de France. « Je vous
laisse poser vos affaires, et après on va boire un coup ! ». Ca y
est, j’avais trouvé le bon.
Une douche, un coup de rasoir, un
t-shirt quechua propre : je suis un homme nouveau. Je rejoins le curé qui
a troqué le blouson de cuir contre une croix pectorale bien médiévale. Il
m’emmène au PMU d’à côté dont il est un habitué, puisqu’il est accueilli aux
cris de « salut, Monseigneur Whisky ! » Surnom qu’il n’a pas
usurpé puisqu’il affiche une consommation moyenne de cinq scotchs à l’heure. Il
envoie des vannes aux piliers de comptoir, qui les lui rendent bien, il parle
foot et moto. Pokémon, aussi : « C’est quoi cette histoire de
Pokemons ? Avant personne ne venait dans mon église. Là, les gens
viennent, j’étais content, je me disais qu’ils visitaient. Tu parles ! Ils
chassent les Pokémons ! ».
Il me raconte brièvement son
histoire. « Tu vois, j’ai du fuir le Rwanda au moment du génocide. J’étais
en train de pisser dans le jardin quand j’ai entendu ma famille se faire
massacrer dans la maison. J’ai eu le temps d’enjamber le mur et de m’enfuir à
toutes jambes. Pendant quatre ans, j’ai marché à travers l’Afrique, comme un
zombi. Je demandais l’aumône. A chaque fois, ce sont les prêtres et les moines
qui m’ont le plus mal reçu.
J’ai fait mon séminaire en
France, et on m’a nommé curé ici. J’ai la responsabilité de sept paroisses. Au
début, j’y allais une fois par mois, dire la messe. Mais ça ne m’allait pas. Je
voyais toujours les mêmes grand-mères. Je n’ai rien contre elles, elles sont
très gentilles. Mais je ne connaissais pas les gens du village. Et quand les
grands-mères partiront, il n’y aura plus de chrétiens.
Alors, j’ai appelé les mairies.
Je leur ai dit que j’étais le curé de leur village et que j’allais venir deux
ou trois jours, mais que je ne savais pas où loger ni quoi manger. Hop !
Branle-bas de combat ! Ils se sont débrouillés pour trouver des gens pour
m’accueillir, ou ils m’ont aménagé une chambre dans la salle municipale. Le
soir, on se retrouvait tous ensemble pour manger. Voilà, comme ça, je connais
vraiment mes villages !
C’est très bien de dire la messe
et de proposer des activités spirituelles. C’est le socle de notre foi. Mais si
cela ne s’incarne pas par une bienveillance et une proximité avec les gens, à
quoi ça sert, hein ? Rien que du vent ».
Ce que les séminaristes français
maigrichons et les curés soixante-huitards n’ont pas su accomplir, un rescapé
Tutsi l’a fait. Il a compris qu’un curé, c’est d’abord et avant tout un
bonhomme, un mec qui boit du sky, fume des cigarillos, vanne les poivrots,
bénit les motos, hurle quand Griezmann marque un but, et a un solide coup de
fourchette. C’est à des années-lumière des cathos bourgeois, qui ont
l’impression d’avoir blasphémé quand ils disent « merde » et sont
beaucoup plus à cheval sur la masturbation que sur la charité.
Ils confondent les saints et les
parfaits. Et quand on commence à confondre ce genre de conneries, croyez-moi,
on est pas loin de l’hérésie cathare. Parce qu’un saint, c’est tout le
contraire d’un parfait. Si vous voulez vous en convaincre, allez jeter un œil
aux aphorismes des pères du Désert. Ces premiers moines, ces pionniers de la
spiritualité chrétienne, ces consacrés à Dieu se décrivaient comme ils étaient.
Des pauvres types, radins, alcoolos, violents, roublards, faux-culs,
fornicateurs et assassins. Ils ne cherchaient pas à embellir le tableau. Ils rappelaient
simplement qu’au milieu de toute cette vilénie, il reste le secours de la grâce
et du repentir. C’est à mille lieux des hagiographies du XIXème siècle, où l’on
nous explique que le pire péché qu’ait commis sainte Marguerite Marie Alacoque,
c’était de ne pas aimer le camembert. Mais l’Eglise veut-elle seulement
survivre à ce siècle ?
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On the Nièvre again. |
Très beau billet, plein de vie et d'humanité.
RépondreSupprimerUne baffe ce texte!
RépondreSupprimerIl m évoque une réflexion qui me revient souvent: Pourquoi les cathophobes avérés sont ils les plus exigeants envers la rectitude du comportement des hommes d église? Ils connaissent le moindre détail des dogmes comme un ouléma ses sourates, et ne manquent pas de sanctionner avec gourmandise le plus infime manquement à ceux ci, la plus dérisoire marque d humanité... Pour finalement conclure que "ce ne sont que des gars comme les autres de toute façon" 🙂 La Perfection ne serait pas encore suffisante pour eux, les athees sensés s en foutre...
Logique vertigineuse pour le moins.
Bienvenue à Jules Ratel. Il démarre bien.
SupprimerOn sent une profonde compréhension humaine et une méfiance pour les monstres (de vertu): ça va nous plaire...
En tant qu'athée non-cathophobe, je suis comme Pistachi très étonné des faux raisonnements de ceux qui jugent les échecs d'autrui sans avoir rien tenté eux-mêmes. Leur virulence tient sans doute au soulagement de voir que les objectifs surhumains (chasteté, bonté, sainteté etc)des hommes d'églises ne sont pas atteints : "ils n'ont pas réussi à faire mieux que moi, se disent-ils, ce sont donc des merdes !" Ah, il y aurait beaucoup à en dire...
En tant qu'athée non-cathophobe,
SupprimerDe toute façon on parle ici d'un grand cadavre à la renverse...
Merci pour votre commentaire encourageant! Cela dit, je ne suis pas persuadé que les catophobes soient les meilleurs connaisseurs du droit canons, ils se contentent généralement de régurgiter les poncifs habituels sur les curés pédos et "la religion qui mène à la guerre.
SupprimerEn revanche, les ANCIENS cathos sont invivables. C'est le problème du zèle du converti, mais à l'envers. Moi même ancien fidèle catholique passé au nombre des sans-Dieu, j'essaye d'éviter ce travers.
Le converti se construit généralement un argumentaire partisan et agressif. Il voudrait faire croire que c'est pour convaincre les autres. Mais à les fréquenter, on sent bien qu'ils ne cherchent qu'à justifier leur trahison.
Le pire du pire: les catholiques passés ortodoxes. Je parle d'expérience.
Sinon belle bécane...
RépondreSupprimerÇa marche bien on dirait le denier du culte dans la région...
Welcome Jules.
RépondreSupprimerLe rêve d'une vie! Depuis le temps que je vous lis.
SupprimerQuasi un siècle après "Journal d'un curé de campagne", roman qui m'a bouleversé. Ce brave curé noir connait-il les subtilités et les nuances qu'on peut trouver dans les concepts de foi, de grâce, de prière, d'abandon mystique ? J'en doute : j'ai connu un ou deux curés africains, et, franchement, ça vaut pas tripette. Toujours à raconter leurs conneries d'histoires de village togolais dont on n'a rien à foutre, et ce en pleine messe de Pâques. Bon. Cela étant, celui-là a l'air sympa, et ne déplairait probablement pas à Bernanos.
RépondreSupprimerBeaucoup de cathos tombent dans le piège du "salut par l'Afrique". Les prêtres africains, confondus avec la figure christique du migrant, seraient les nouveaux moines irlandais venus sanctifier nos sociétés barbares.
SupprimerJe ne suis pas dupe à ce point. Simplement admiratif du travail d'un gars qui a réussi à comprendre la psychologie et les attentes d'une société qui lui était totalement étrangère.
Pour ce qui est de l'abandon mystique et de la foi, chez les curés ça ne m'a jamais sauté aux yeux, même chez les desouche.
Alleluiah!
RépondreSupprimerUn beau texte réjouissant.
RépondreSupprimerOrage
Très beau texte.
RépondreSupprimer"Comme je regarde beaucoup la BBC, je me dis que c’est peut-être un
descendant de la reine Margaret."
Excellent, belle référence.