5 avril 2016

La Civilisation numérique et Bodinat

AU-FOND-DE-LA-COUCHE-GAZEUSE

Pouvoir observer la nuit : voir un ciel de nuit, qu’il soit nuageux, étoilé, ou illuminé par la lune. Voici une chose simple, qui devrait ne pas être trop demander comme on dit. Une chose étrangement censée être à la portée du premier clochard venu, mais qui est aujourd’hui rendue impossible à toute personne appartenant au monde de la ville, des éclairages et des écrans. Avoir fenêtre sur nuit : voici un luxe qui est amené à le devenir pour de plus en plus de monde, alors que c’est le moyen le plus simple et le plus direct pour se rappeler sa condition humaine : celle de naufragé sur un caillou, flottant dans un infini d’autres cailloux.

Ou encore : sentir son rapport au temps, sa présence au monde, son « da sein » comme dirait l’autre ; le sentir par les pores de sa simple solitude, de l’ennui. Le B-A-BA. Mais un B-A-BA rendu impossible lui aussi, à l’âge de l’écran de poche, qui à chaque instant peut vous sonner, vous tracer, et vous rattache en permanence aux « amis », aux autres, à l’actualité, aux impondérables, aux notifications et mises à jour… Vous n’êtes plus jamais seul, plus jamais désœuvré, plus jamais disponible pour l’ennui, plus jamais là mais toujours ailleurs, sur d’autres ondes.

On n’a pas fini de mesurer l’impact que produit la « connectivité » sur le monde et sur l’homme. On n’a pas fini, sauf peut-être Baudoin de Bodinat, qui s’est assigné cette tâche dans son livre Au fond de la couche gazeuse, où il exprime très finement et précisément ce changement aussi imperceptible qu’irréversible.

L’écran, télé ou portatif, n’est pas un gadget de plus sur la liste des inventions technologiques, mais créé une nouvelle modalité d’existence, parallèle à la première. Il modifie à jamais le rapport de l’homme aux choses. Comment le monde, baigné de ces ondes et traversé par ces flux permanents qui s’échangent dans l’air, s’en trouverait inchangé ?

On pourrait nommer « nicht da sein » cette façon de ne pas être au monde. De suspendre le réel et ce qui se passe autour, pour donner la prévalence à ce qui est virtuel, immatériel et qui n’existe pas. Donner priorité à ses conversations portables et décrocher coûte que coûte, y compris lorsque l’on est en compagnie. Lire des pages virtuelles, des caractères qui n’existent pas, de la littérature sans épaisseur qui s’évanouit aussitôt qu’on ne la regarde plus, plutôt que des pages écrites, des volumes imprimés, permanents, qui prennent place dans le monde et dans notre salon, qu’on les lise ou qu’on ne les lise pas. Faire passer en arrière-plan le monde perceptible qui est là, pour se lier de multiples manières à celui qui n’existe pas.

Nous n’en sommes qu’aux débuts. Déjà l’actualité économique nous apprend qu’il faudrait se hâter de développer les réseaux bas débit longue portée dès aujourd’hui si l’on veut supporter le trafic grandissant des objets connectés, « qui seront 38 milliards en 2020 ». 38 milliards. Ou 80 milliards. Ou 115 milliards selon l’article qu’on lit. C’est normal : personne ne peut savoir combien il y aura d’objets connectés en 2020. Quoi qu’il en soit le raisonnement est idiot et revient à dire : « il faut construire une autoroute 4 voies devant chez vous, et vite ! car en 2020, deux millions de véhicules passeront chaque jour ! ». En réalité, il ne peut matériellement pas passer deux millions de véhicules devant chez vous, ni aujourd’hui ni en 2020. A moins qu’on ait construit une autoroute pour cela. 

C’est le tour de passe-passe qu’utilise le progrès quand il veut forcer le barrage. Fait énoncé. Fait annoncé. Sans argument mais sur un ton impérieux. « Hâtons-vous ou bien nous accumulerons du retard ! ». « Nous sommes le dernier pays à n’avoir pas encore… ». En réalité, l’horizon de 38 milliards d’objets connectés en 2020 n’a rien d’une fatalité, pas plus que n’importe quel horizon présenté comme inéluctable. Je ne m’y connais pas mais enfin, si l’on commençait par NE PAS développer ces réseaux qui leur sont dédiés, si l’on n’enclenchait PAS les moyens, si l’on se faisait à l’idée que ces petits objets se cognent un jour le nez contre les limites de capacité du réseau… ne se pourrait-il pas alors que nous n’arrivions PAS à 38 milliards d’objets connectés en 2020 ?

Il s’agit en fin de compte d’un choix de société, comme on dit, à faire en faveur d’une atmosphère qui ne serait pas infestée de nuées de bidules détecteurs, mesureurs, scanneurs, filmeurs, signaleurs… Choix de société pour une chouette société. Est-on excité par le frigo qui envoie un SMS quand on a oublié de le fermer, autant que le sont les industriels qui espèrent nous le vendre ? Pour un objet connecté qui sauvera la vie, combien seront là pour mesurer notre travail, contrôler nos gestes ? Par leur profusion, les gadgets électroniques – objets connectés et plus généralement mouchards « tech » grand public - n’épargneront personne de leur malfaisance, pas même l’objecteur qui aura cru choisir de s’en passer. Il suffit que son voisin soit par exemple l’un de ces crétins équipés d’une caméra volante, qui trouve amusant de survoler son jardin, puis le quartier et ses habitations. Et c’est pour que ce saint homme puisse continuer à jouer, à cela et à autre chose, qu’il faut « développer les réseaux » ou les capacités de stockage informatique sans mesure.

La parade anti-con existe

Les objets connectés seront 38 milliards (ou 80 milliards, ou 115 milliards) en 2020. Quels que soient la demande et l’engouement. La planète dût-elle s’y épuiser ! Les objets connectés seront des milliards, c’est décidé ! La quincaillerie électronique a ses raisons que la raison ignore.

On a le souci ethnologique de préserver certaines cultures humaines (aborigène, papoue…) en créant des réserves qui les isolent du monde moderne. Peut-être est-il temps de songer à constituer un pays – la République Autonome Déconnectée – où l’on vivrait exactement comme aujourd’hui, mais sans aucun bidule électronique ni sans aucun écran.


Au fond de la couche gazeuse – Baudoin de Bodinat, quelques extraits :

« Bientôt on n’entendit plus parler de cette Civilisation des loisirs qui semblait si imminente à ces années-là que de graves questions s’en posaient aux contemporains – qu’en ira-t-il de l’homme dans cet hédonisme ?, de sa dignité et de sa liberté ? - ; mais déjà ils s’étaient assis devant la radiovision en couleurs ou dans les avions de tourisme de masse et on avait la réponse ; là-dessus, décrépitude économique et c’était l’âge de l’incertitude dont les vertus libérales étaient vantées en stimulant d’être toujours sur le qui-vive, à se réinventer sans cesse d’autres personnalités, avec d’autres projets de vie, etc. ; puis presque sans transition ce fut la Civilisation numérique, où la population s’installa tout de suite très à l’aise à se communiquer par les écrans et les portatifs, sans se perdre en perplexités ou questionnements oiseux (de toute façon quand on nous entretenait d’un « choix de civilisation » dont il fallait prendre conscience qu’il était devant nous – « Voulons-nous vraiment ce monde prochain de l’Age des robots ? », « Climat : l’humanité à la croisée des chemins », etc. – il était déjà trop tard pour autre chose, le choix en avait été fait depuis longtemps en réalité. C’était seulement que les conséquences logiques commençaient de s’en manifester et de se refermer sur nous. Si bien qu’à peine évoquée la nouvelle société de communication, des téléphones se mirent à sonner dans leurs poches sans qu’ils s’en étonnassent.) »

« Compulsant les pages Science & Progrès, à retrouver les annonces disséminées d’un proche futur robotique dont les voix de l’expansion nous vantent l’inéluctabilité très attrayante ; très occupée à nous prendre en charge, à nous faire une vie comme avant elle se réservait à la haute classe : les voitures s’y conduisent toutes seules en connaissant le chemin, se garant elles-mêmes à l’arrivée dans Smart City, dans une magie quotidienne d’objets connectés à entremêler pour nous leurs sollicitudes ; où il suffit de parler aux appareils domestiques pour qu’ils obéissent à travailler (…), et c’est l’écran plasma qui importe une série nouvelle qui nous plaira sûrement ; où le logement sera comme une entité murmurante attentive à notre confort et le dressing fait des suggestions le matin d’après la météo, la balance s’adresse à l’optiphone afin qu’il vous coache en cuisine minceur en accord avec le logiciel de suivi médical inclus dans la police d’assurance, etc., et dehors c’est le robot serveur qui vous identifie dans le cloud et connaît alors vos penchants et peut conseiller le vin ; où un discret wearable contrôle les pulsations et la glycémie, calcule les calories brûlées et peut appeler en cas de malaise, etc. Tous ces enfantillages dont on se vexerait qu’on nous en suppose ravis si nous avions encore notre tête. Mais plus sérieusement où (…) ce sont déjà des algorithmes gérant les fonds spéculatifs sans s’occuper des conséquences pour nous ; et de gentils automates « dotés d’éléments de conscience » pour donner de l’empathie aux âgés et veillant qu’ils prennent leurs gélules, et c’est un logiciel comportementaliste analysant vos tensions faciales devant l’écran pour poser les bonnes questions sans jugement moral, (…) mais plus généralement où ce sera nous dit-on des robots intelligents et infatigables à endosser les tâches pénibles à notre place, le répétitif, le peu créatif, à piloter les processus simples ou complexes et s’occuper des réassorts pendant qu’on aura mieux à faire. Tout à fait comme des adultes s’activent et règlent les problèmes durant que les enfants sont plongés dans leurs jeux tactiles ou dorment sur la banquette arrière. »

10 commentaires:

  1. « où l’on vivrait exactement comme aujourd’hui, mais sans aucun bidule électronique ni sans aucun écran »

    En somme, arrêter le temps. C'est sympathique, et c'est toujours utile de rappeler que l'histoire n'a pas de « sens » inéluctable, mais on ne peut pas arrêter le temps. Ou plutôt : ceux qui le font sont supplantés par d'autres.

    Le défi, c'est plutôt d'arriver à conserver l'essentiel de ce que nous sommes tout en tirant profit des évolutions technologiques.

    Les pédants appellent ça « chevaucher le tigre ». Plus facile à dire qu'à faire, mais entre les technolâtres béats et les néo-luddites millénaristes, il doit y avoir une troisième voie. C'est la seule qui n'ait jamais été essayée, du reste.

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  2. DiscoJacky20005 avril 2016 à 21:50

    Bonjour,

    Alors je suis bien désolé de détourner votre section « commentaires », mais le CGB prévoit-il de pulvériser prochainement le dénommé Frédéric Lordon ?

    Bien cordialement,

    DiscoJacky2000

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  3. L'Être a autant envie de crever que besoin de chier. Le devenir est au fond des chiottes. Nous sommes chiottes et chiots mais nous sommes long à l'apprentissage, si bien que l'humain a besoin de ses parents pendant de longues années avant d'être indépendant contrairement à d'autres animaux, ce qui fait que cet apprentissage du "propre" si long et attentionné l'obsède et le rend intrinsèquement taré, inapte à la vie en collectivité avec les autres animaux. l'Être, au sens humain, c'est l'enfer, et n'importe quel bidule connecté (connexion, il n'y a pas que les grands esprits qui se rencontrent, la connerie humaine est un immense réseau de partage avec aussi de la bonne humeur et des bonnes intentions)qui fait civilisé se produit en série, la civilisation a fait de nous pire que des chiens.

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  4. A force de traiter les autres comme de le merde, on devient une merde, si on traite l'autre comme son égal, il faut accepter d'être son égal, et oui!

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    1. Traiter autrui comme son égal revient à affirmer indirectement l'inégalité avec autrui tout en la déniant directement.

      L'inégalité est un fait, une réalité.
      L'égalité entre humains n'existe pas concrètement, objectivement. Celle-ci n'existe que subjectivement par le biais de l'égalitar-isme qui n'est qu'une conception idéologique et subjective par nature.

      Le hasard n'existe pas, c'est pourquoi il est question de inégal-ité/égalitar-isme et non pas inégalitar-isme/égal-ité : différence concrète, qui échappe aux égalitaristes dominé par la novlangue, c'est-à-dire tous les égalitaristes.

      L'égalitar-isme est un cheval de Troie, un mensonge, une tactique subversive de soumission, pseudo-moralisante, établie sur-mesure afin de concrétiser la disparition des européens par l'immigration [exponentiellement] massive et le métissage racial, culturel, cultuel.
      Ajouté à la baisse [organisée] de la natalité des européens, et à la natalité chaotique des populations du tiers-monde : les européens disparaîtront.

      Accepter d'être égaux ne veut rien dire.
      On accepte pas d'être égal : on l'est ou on ne l'est pas. Et on ne l'est jamais tout-à-fait, la seule chose à accepter en la matière est la réalité, le factuel : accepter d'être inégaux ! [ce qui n'implique pas forcément de hiérarchiser]

      Votre propos est égalitariste, et comme tous les égalitaristes, vous êtes dans l'inversion programmée de la réalité : vous considérez en priorité votre idéologie conceptuelle [égalitar-isme] au détriment du factuel pur et simple qui affirme que l'égalité n'existe pas.

      Le raisonnement d'un égalitariste revient à ça : « je décide [ou j'accepte que les représentants de l'universalisme mondialiste l'aient décidé pour moi] que nous sommes tous égaux ».
      C'est aussi délirant que de postuler : « je décide que 1 + 3 = 7 » parce que des intellectuels corrompus et largement promus [jusque dans l'éducation nationale par exemple] auraient inventer le mathémat-isme, pour les besoins de leur agenda politico-idéologique [voir même eschatologique], le conformisme se chargeant du reste...

      Du reste, on peut très bien ne pas traiter autrui comme une merde sans pour autant devoir s'imposer le subjectivisme égalitariste.

      Un égalitariste donnerait 300 gr de pain à un gars de 40 kg et un autre de 80 kg, ces derniers étant « égaux » dans l'absolu selon l'égalitarisme.

      L'égalitar-isme, comme nombre de « isme » novlanguien à vocation aliénante, confine l'égalitariste dans un raisonnement absolutiste : considérer que tous sont égaux, dans l'absolu donc.

      Raisonner dans l'absolu est un déni du fait que tout est relatif et proportionnel, chaque humain compris, en fait c'est même une inversion de la réalité, tout simplement.







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  5. Arrêter le temps ?
    Mais on dirait que c'est fait, depuis le 5 Avril.

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    1. Je dirais même plus:" bon sang , vous glandez à Nuit Debout?

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    2. Lucie, retournez au boulot , bon sang !
      et cessez de traîner sur 'ternet , bon gû!

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  6. Depuis le 5 avril on s'ennuie.Il faudrait bosser un peu!

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