1 juin 2012

Nuit sans tabac

« Les fumeurs seront traqués ce jeudi soir, à Paris. A l'occasion de la Journée mondiale sans tabac qui se déroule le jour même, le laboratoire pharmaceutique GSK organise pour la première fois « La nuit sans tabac ». Lors de celle-ci, les ambassadeurs de l'opération attendront les fumeurs à la sortie des restaurants, des théâtres, des cinémas et des bars situés à Odéon, Montparnasse, Bastille, Gaîté et sur les Grands Boulevards. « Ils engageront la discussion pour faire prendre conscience aux fumeurs de leur maladie chronique et engager avec eux le discours sur l'arrêt de la cigarette », décrit Sophie Ragot, porte-parole de GSK. Les fumeurs seront invités à indiquer sur une cigarette la date prévue de leur arrêt du tabac ainsi que leur prénom. Les mégots seront ensuite récoltés dans une œuvre réalisée en live, qui sera exposée tout l'été à la Fondation du souffle à Paris. » 20 minutes

Cela faisait maintenant près d’une demi-heure qu’elle racolait devant la boutique. Elle avait sous le bras une pochette d’où dépassaient des papiers et des autocollants « Nuit sans tabac » qu’elle tendait aux clients qui faisaient la queue.

La boutique d’Amid était un petit cabanon assez crasseux, installé à même le trottoir, qui vendait des sandwichs et des frites jusqu’à assez tard dans la nuit. Elle emplissait un peu le midi, et le soir - soirs de concert surtout, où une file de clients s’alignait dans la rue. Ces soirs-là, c’était généralement plutôt un ivrogne qui importunait le commerce, punk, clochard ou habillé comme tel, qui débarquait irrémédiablement pour implorer un truc à manger. Mais ce soir, c’était elle : cette petite minette mandatée pour évangéliser les fumeurs. Elle était grande, brune, au cou mince, blottie dans un trench coat et hissée sur des talons. Les regards que lui envoyait Amid à travers la vitre, entre deux clients à servir, étaient plus coléreux de minute en minute. S’il avait d’abord choisi de l'ignorer, l'usure de sa patience transparaissait à travers la politesse nerveuse avec laquelle il tendait aux clients leur commande. Mais elle, faisait comme si de rien. Elle accaparait des groupes de passants en discutant avec eux (certains la félicitaient pour cette initiative « sympa »), et attendait que l’un sorte du bois et allume une cigarette pour se jeter sur lui. Elle demandait alors à « engager la discussion », lui collait dans les mains des quizs, des questionnaires, des stylos lumineux... Parfois, enjouée, elle lui arrachait des mains le paquet de clopes et le cachait derrière son cul, avant de le rendre non sans quelque regret… « Réfléchissez-y », concluait-elle.

Pendant ce manège, Amid crevait de chaud à intérieur, posté trop près du grill des brochettes. Les cons ne finissaient plus d’arriver, demandant tour à tour un peu plus de frites, ou un peu moins... « J’avais dit pas de ketchup ! »… La journée avait été longue, elle avait commencé par ce courrier de la Mairie de Paris qui mettait Amid en demeure suite au contrôle d’hygiène effectué trois semaines avant - outre le frigo défectueux, la devanture mordait de plus de 8 cm sur l’espace public par rapport à ce qu’il avait le droit d’occuper. La nuit sans tabac était justement soutenue par la Mairie, du moins Amid en était convaincu, et cela ajoutait à son agacement contre la petite greluche.

Aussi, quand remontant progressivement la file d’attente, elle avait fini par entrer dans la boutique en demandant gaiement qui était partant pour arrêter de fumer, Amid avait jugé que cela suffisait. Contournant le comptoir, il l’avait saisie par les épaules et poussée dehors, bousculant sans vergogne les gens sur le passage. L’effet ne se fit pas attendre. La fille se mit brusquement à se débattre, à vociférer, à menacer du doigt… « Vous n’avez pas à me toucher ! Putain mais vous z’avez pas à me toucher, merde ! », hurlait-elle outrée en prenant les clients à parti. Dans la queue, une fillette accompagnant son père s'était mise à pleurer. Amid, cette fois-ci, était à bout. Dehors devant la porte, on s'était écarté. Amid tentait maintenant d'extraire l’hystérique qui s'était mise à résister. Avec la force de l'emmerdeuse, elle avait soudainement freiné sa progression vers la sortie. Ses jambes s’étaient calées et son corps faisait masse, se retenant comme un grappin aux montants de l'entrée. Amid continuait à monter dans les tours alors qu’il n’arrivait plus à la faire bouger. Hilare de sa supériorité, la militante s'était mise à le couvrir d'insultes en ajoutant un rire narquois.

Voyant qu'il n'y avait rien à faire, Amid avait relâché sa pression. Ses muscles l'avaient abandonnés, amenuisés par un moral de plus en plus fragile. Il allait s'appuyer sur le comptoir pour craquer quand une étincelle le frappa : en une fraction d'instant il avait virevolté, et dans un râle de colère, avait percuté du poing le visage de la fille. En plein milieu. De toute sa force. Celle-ci n’avait pas amorcé la moindre esquive, elle n'avait rien vu venir. Personne d'ailleurs n'avait rien vu venir. La boutique et la rue s'étaient figées dans un moment d'éternité, le temps que la fille, étourdie, soufflée par le choc, parte en arrière, battant des bras en moulinets désespérés pour raccrocher son équilibre… Le temps qu’elle tombe, lentement, comme le long d’une asymptote... Le point final de sa chute avait été ponctué par le heurt de la nuque sur le bitume. Bruit totalement saugrenu. On n'imaginait pas qu'un crâne puisse émettre une telle résonnance.

Une flaque de sang se répandait maintenant sur le macadam, reflétant la lumière jaune du lampadaire. Amid avait fini de bouillir et revenait à lui, incrédule. Les dents encore serrées, il clignait des yeux, comme interrogeant les badauds pour savoir ce qui venait de se passer... La fille, elle, était au sol, morte, parsemée de stickers. Morte, une nuit sans tabac.

13 commentaires:

  1. Un vrai plaisir cet exercice. Vous m'avrz énervé avec l'info et détendu avec cette nouvelle plutôt bien écrite. :)

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  2. ...Putain! Si seulement on pouvait lire un tel truc dans la rubrique "faits divers"!

    Le flicage permanent des citoyens commence à être flippant, d'autant plus lorsque c'est une société privée qui s'en charge!

    Aujourd'hui la nuit sans tabac... Et demain? La nuit sans gras? La semaine diététique? La journée anti-cholestérol? Merde! J'en ai marre de voir les calvinistes de la rigolade et du sympa envahir ma vie!

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  3. au moins ça prouve que le tabac tue, mais pas toujours lentement.

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  4. GSK = pour arrêter la clope.
    DSK = pour arrêter la pipe.
    Ouf nous sommes sauvés !

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  5. Pffff ça m'énerve ces milices du totalitarisme bisounours qui viennent nous casser les couilles de manière "citoyenne" et "sympa".

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  6. kobus van cleef6 juin 2012 à 17:02

    @ leon
    flicage flippant ,, ça fait une allitération sympa

    si on est lacanien , comme moive, flicage devient "flic en cage" ce qui est un juste retour des choses
    si je savais écrire comme XIX , j'aurais modifié la fin, voyez
    Amid , au lieu de baffer la fille , lui roule la galoche d'enfer ou se jette à ses pieds en lui disant "maitresse , tu es trop sévère , accepte mes hommages jaculatoires et pourtant respectueux!"
    rien de tel pour décontenancer la fille....

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  7. GSK ... J'ai bossé 2 ans au siège, à me faire régulièrement emmerder par des règlements sanitaristes à la con. Pour fumer des clopes j'avais une planque sur le toit.
    Ils en étaient même arrivés à "conseiller" les ascenseurs pour 2 étages en descente, à cause des risques de chute. Immanquablement je leur demandais ce qu'ils comptaient faire pour combattre l'obésité.
    Ne vous y trompez pas: à la fin de la conversation le bénévole citoyen, festif et sympa vous remettra une pub pour vous vendre du Zyban (Zyban c'est le Champix de GSK).
    Tout celà répond à des intérêts bien compris, et si un de ces padaouanes vient me brancher je lui demanderai ce que ça lui fait de bosser pour un des leaders européens de l'expérimentation animale, quitte à le griller en prenant les passants à témoin (pure hypocrisie, je me fiche de l'expérimentation animale).

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  8. kobus van cleef10 juin 2012 à 15:09

    léon s'interroge plus haut sur "à qui le tour? nuit sans cholestérol?journée sans sucre?semaine de mortification?"

    on ne saurait mieux dire , l'ami !

    même si tu ne l'as pas écrit, le terme "mortification" est le seul qui convienne pour nos calvinistes sociétaux

    petite incise ; les calvinistes sont des protestants, encore plus cons, étroits d'esprits et intolérants que les protestants usuels
    genève , le bled des calvinistes, où on fait de si belles tocantes ( lorsque mon humeur est au plus bas, je contemple ma patek-philippe à mon poignet , ça suffit à me regonfler pour la journée ) fut aussi le bled où l'inquisition protestante fit le plus de victimes
    car , en vronze, les protestants ont très bonne presse ( choron disait "ils protestent , comme leur nom l'indique , car dans l'agneau de dieu , c'est les cathos qui se goinfrent les deux gigots"), on zappe totalement le fait que ce sont eux les principaux acteurs des guerres de religion ( qui n'étaient que des guerres de pouvoir , ni plus ni moins), que la saint barthélémoche fut précédée de nombreuses atrocités ( allez voir sur internet le terme "michelade")
    d'ailleurs, mon frangin, protestant mainstream, considère les sud-africons et les Hallemands, comprenant des isolats calvinistes , comme les plus rigides et les pires sectaires qui soient, ce qui dans la bouche d'un protestant...


    bref

    nos calvinistes sociétaux , donc, sont des culs bénits

    des culs-bénits républicains

    car notre république est une religion ,ni plus ni moins
    religion séculière certes
    religion néanmoins

    avec ses rappels perpétuels, ses curetons, ses enfroqués , ses évèques

    et ses fêtes , donc !

    le quatorze juillet ! (tu parles d'une fête ....on commémore le jour du massacre d'une 40aine de pauvres bougres qui avaient fuit la misère des montagnes chuiches et la libération d'un faussaire, d'un violeur de grand-mère et d'un assassin protégé par faveur spéciale...)

    et la parousie électorale ! la grande élection !

    ça vous a des airs de religion , ça , trouvez pas ?

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  9. Tais-toi, hérétique.

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  10. kobus van cleef13 juin 2012 à 22:58

    @ anonyme

    répudier la religion ripoubliconne et démagogique peut conduire au bûcher

    bûcher médiatique

    ce qui renforce quand même la sensation d'une véritable religion séculière....

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  11. J'ai sus pendant cette journée que les femmes pendant leur grossesse demeurent vraiment très touchées par le tabagisme et je le déplore. Voilà un petit article parlant des dangers que courent ces femmes enceintes, alors qu'elles l'ignorent parfois, pour elles aussi bien que pour leurs bébés :
    http://www.breizh-e-cig.fr/article-16--femmes-enceintes-et-la-cigarette-electronique.html
    Vraisemblablement s'il y a tant de femmes enceintes fumeuses c'est parce qu’il n'y a pas suffisamment de prévention sur le tabac.

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    1. Ah ouais ça doit être qu'une question de prévention je pense aussi.
      Mais sinon, vous êtes Sabrina, la célèbre cantatrice de la fin des années 80 ? Parce que sinon je pense que c'est vraiment qu'une question de prévention, tout comme vous.

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  12. Louis de Pointe du Lac27 octobre 2013 à 23:21

    C'est un très beau texte.

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