15 janvier 2009

Le bonheur





Si le plaisir est lié à l'accomplissement de l'acte gratifiant, si le bien-être résulte de l'assouvissement de celui-ci, assouvissement provoquant un état stable, bien que passager car il disparaîtra avec la réapparition du besoin, pulsionnel ou acquis par apprentissage, il me semble que le bonheur est lui aussi un état stable mais moins passager, car il enferme entre ses bras la succession répétée du désir, du plaisir et du bien-être. Être heureux, c'est à la fois être capable de désirer, capable d'éprouver du plaisir à la satisfaction du désir et du bien-être lorsqu'il est satisfait, en attendant le retour du désir pour recommencer. On ne peut être heureux si l'on ne désire rien. Le bonheur est ignoré de celui qui désire sans assouvir son désir, sans connaître le plaisir qu'il y a à l'assouvissement, ni le bien-être ressenti lorsqu'il est assouvi.
Les « Happy pills », les pilules du bonheur, sont sans doute bien souvent mal nommées. Si elles diminuent l'activité pulsionnelle de l'hypothalamus, la motivation à la recherche du plaisir, elles ne peuvent procurer le bonheur, mais l'indifférence; et l'indifférent ne peut être heureux. Cependant, l'indifférent ne peut être vraiment malheureux non plus, et nous savons que la suppression d'une souffrance peut être considérée comme un plaisir. Chez l'animal, la frustration, c'est-à-dire la diminution ou la suppression de la récompense, met en jeu les mêmes aires cérébrales inhibitrices de l'action que l'apprentissage de la punition. On peut dire que la suppression d'une récompense attendue est équivalente à une punition et que sa conséquence est une inhibition du comportement.
Dans toutes les espèces animales et chez l'homme, la récompense ne s'obtient que par l'action. Le bonheur ne vous tombe qu'exceptionnellement tout préparé dans les bras. Il faut aller à sa rencontre, il faut être motivé à le découvrir, à tel point qu'il perd de son acuité s'il vous est donné sans être désiré. La pulsion primitive est indispensable, celle de la recherche du plaisir, de l'équilibre biologique. Nous avons déjà dit au chapitre précédent que cette recherche du plaisir était canalisée par l'apprentissage socio-culturel, car la socio-culture décide pour vous de la forme que doit prendre, pour être tolérée, cette action qui vous gratifiera. Il est ainsi possible de trouver le bonheur dans le conformisme, puisque celui-ci évite la punition sociale et crée les besoins acquis qu'il saura justement satisfaire. Des sociétés qui ont établi leurs échelles hiérarchiques de dominance, donc de bonheur, sur la production des marchandises, apprennent aux individus qui les composent à n'être motivés que par leur promotion sociale dans un système de production de marchandises. Cette promotion sociale décidera du nombre de marchandises auquel vous avez droit, et de l'idée complaisante que l'individu se fera de lui-même par rapport aux autres. Elle satisfera son narcissisme. Les automatismes créés dès l'enfance dans son système nerveux n'ayant qu'un seul but, le faire entrer au plus vite dans un processus de production, se trouveront sans objet à l'âge de la retraite, c'est pourquoi celle-ci est rarement le début de l'apprentissage du bonheur, mais le plus souvent celui de l'apprentissage du désespoir.
Avouons que, jusqu'ici, le bonheur tel que nous avons tenté de le définir se dérobe. Limité à l'assouvissement des pulsions, il rencontre un adversaire qu'il ne pourra vaincre : les règles établies par les dominants. S'il se soumet à ces règles et malgré les compensations narcissiques, hiérarchiques, consommatrices ou autres, qui tenteront de le détourner de ses motivations premières, ce bonheur sera toujours incomplet, frustré, car lié à une recherche jamais satisfaite de la dominance dans un processus de production de marchandises.
Heureusement pour l'Homme, il reste encore l'imaginaire. Bien sûr, il faut toujours être motivé pour faire appel à lui et les pulsions primitives sont toujours nécessaires. Il faut aussi la mémoire et l'expérience pour fournir un matériel à l'imagination. L'enfant qui vient de naître ne peut rien imaginer, car il n'a encore rien mémorisé. Mais si la mémoire et l'apprentissage créent des automatismes si puissants et si nombreux que l'action leur est entièrement soumise, l'imaginaire ne peut naître.
L'imaginaire s'apparente ainsi à une contrée d'exil où l'on trouve refuge lorsqu'il est impossible de trouver le bonheur parce que l'action gratifiante en réponse aux pulsions ne peut être satisfaite dans le conformisme socio-culturel. C'est lui qui crée le désir d'un monde qui n'est pas de ce monde. Y pénétrer, c'est « choisir la meilleure part, celle qui ne sera point enlevée ». Celle où les compétitions hiérarchiques pour l'obtention de la dominance disparaissent, c'est le jardin intérieur que l'on modèle à sa convenance et dans lequel on peut inviter des amis sans leur demander, à l'entrée, de parchemin, de titres ou de passeport. C'est l'Éden, le paradis perdu, où les lys des champs ne filent, ni ne tissent. On peut alors rendre à César ce qui est à César et à l'imaginaire ce qui n'appartient qu'à lui. On regarde, de là, les autres vieillir prématurément, la bouche déformée par le rictus de l'effort compétitif, épuises par la course au bonheur imposé qu'ils n'atteindront jamais.
Bien sûr, le monde de l'imaginaire et le bonheur qu'il contient ne sont accessibles aujourd'hui qu'à un nombre restreint de petits-bourgeois comme celui qui vous parle. Mais il n'est peut-être pas la propriété exclusive d'une classe sociale, car les bourgeois qui en profitent sont aussi peu nombreux que les prolétaires, tous entraînés qu'ils sont dans le broyeur économique. Par ailleurs, souvent maladroitement, sous une forme inadaptée et enfantine, un nombre de plus en plus grand de jeunes redécouvrent la richesse du désir et tentent d'abandonner ce monde de truands inconscients, de condottieres impuissants enchaînés à leurs pulsions dominatrices, à leurs marchandises, à leur conquête des marchés pour vendre n'importe quoi, à leur promotion sociale. D'autres, plus maladroits encore, fabriquent avec des drogues un imaginaire de remplacement, leur fournissant une fuite pharmacologique de ce monde dément. D'autres enfin, ne trouvent de refuge que dans la psychose.
Il y a bien aussi les révolutionnaires ou soi-disant tels, mais ils sont si peu habitués à faire fonctionner cette partie du cerveau que l'on dit propre à l'Homme, qu'ils se contentent généralement, soit de défendre des options inverses de celles imposées par les dominants, soit de tenter d'appliquer aujourd'hui ce que des créateurs du siècle dernier ont imaginé pour leur époque. Tout ce qui n'entre pas dans leurs schémas préfabriqués n'est pour eux qu'utopie, démobilisation des masses, idéalisme petitbourgeois. Il faut cependant reconnaître que les idéologies à facettes qu'ils défendent furent toujours proposées par de petits-bourgeois, ayant le temps de penser et de faire appel à l'imaginaire. Mais aucune de ces idéologies ne remet en cause les systèmes hiérarchiques, la production, la promotion sociale, les dominances. Elles vous parlent de nouvelles sociétés, mais ceux qui les préconisent pensent bien bénéficier d'une place de choix dans ces sociétés à venir. Le profit capitaliste étant supprimé, l'ouvrier aura accès à la culture. Il s'agit évidemment d'une culture qui n'aura pas le droit de remettre en question les hiérarchies nouvelles, une culture désinfectée, galvanisée, conforme. Personne n'ose dire que le profit capitaliste n'est pas une fin en soi, mais simplement un moyen d'assurer les dominances, et que le désir de puissance possède bien d'autres moyens de s'exprimer lorsque la nouvelle structure sociale s'est organisée, institutionnalisée en faveur d'un nouveau système hiérarchique. Et l'Homme court toujours après son bonheur. Il pense qu'il suffit d'institutionnaliser de nouveaux rapports sociaux pour l'obtenir. Mais on supprime la propriété privée des moyens de production et l'on retrouve la dominance des bureaucrates, technocrates, et de nouvelles hiérarchies. Dès que l'on met deux hommes ensemble sur le même territoire gratifiant, il y a toujours eu jusqu'ici un exploiteur et un exploité, un maître et un esclave, un heureux et un malheureux, et je ne vois pas d'autre façon de mettre fin à cet état de choses que d'expliquer à l'un et à l'autre pourquoi il en a toujours été ainsi. Comment peut-on agir sur un mécanisme si on en ignore le fonctionnement? Mais, évidemment, ceux qui profitent de cette ignorance, sous tous les régimes, ne sont pas prêts à permettre la diffusion de cette connaissance. Surtout que le déficit informationnel, l'ignorance, sont facteurs d'angoisse et que ceux qui en souffrent sont plus tentés de faire confiance à ceux qui disent qu'ils savent, se prétendent compétents, et les paternalisent, que de faire eux-mêmes l'effort de longue haleine de s'informer. Ils font confiance pour les défendre, pour parler et penser à leur place, aux hommes providentiels que leurs prétendus mérites ont placés en situation de dominance, et ils vous disent non sans fierté : « Vous savez, je n'ai jamais
fait de politique », comme si celle-ci dégradait, avilissait celui qui s'en occupe.
Finalement, on peut se demander si le problème du bonheur n'est pas un faux problème. L'absence de souffrance ne suffit pas à l'assurer. D'autre part, la découverte du désir ne conduit au bonheur que si ce désir est réalisé. Mais lorsqu'il l'est, le désir disparaît et le bonheur avec lui. Il ne reste donc qu'une perpétuelle construction imaginaire capable d'allumer le désir et le bonheur consiste peut-être à savoir s'en contenter. Or, nos sociétés modernes ont supprimé l'imaginaire, s'il ne s'exerce pas au profit de l'innovation technique. L'imagination au pouvoir, non pour réformer mais pour transformer, serait un despote trop dangereux pour ceux en place. Ne pouvant plus imaginer, l'homme moderne compare. Il compare son sort à celui des autres. Il se trouve obligatoirement non satisfait. Une structure sociale dont les hiérarchies de pouvoir, de consommation, de propriété, de notabilité, sont entièrement établies sur la productivité en marchandises, ne peut que favoriser la mémoire et l'apprentissage des concepts
et des gestes efficaces dans le processus de la production. Elle supprime le désir tel que nous l'avons défini et le remplace par l'envie qui stimule non la créativité, mais le conformisme bourgeois ou pseudo-révolutionnaire.
Il en résulte un malaise. L'impossibilité de réaliser l'acte gratifiant crée l'angoisse, qui peut déboucher parfois sur l'agressivité et la violence. Celles-ci risquent de détruire l'ordre institué, les systèmes hiérarchiques, pour les remplacer d'ailleurs immédiatement par d'autres. La crainte de la révolte des malheureux a toujours fait rechercher par le système de dominance l'appui des religions, car celles-ci détournent vers l'obtention dans l'au-delà la recherche d'un bonheur que l'on ne peut atteindre sur terre, dans une structure socio-économique conçue pour établir et maintenir les différences entre les individus. Différences établies sur la propriété matérielle des êtres et des choses, grâce à l'acquisition d'une information strictement professionnelle plus ou moins abstraite. Cette échelle de valeurs enferme l'individu sa vie durant dans un système de cases qui correspond rarement à l'image idéale qu'il se fait de lui-même, image qu'il tente sans succès d'imposer aux autres. Mais il ne lui viendra pas à l'idée de contester cette échelle. Il se contentera le plus souvent d'accuser la structure sociale de lui avoir interdit l'accès aux échelons supérieurs. Son effort d'imagination se limitera à proposer de la renverser pour, ensuite, la redresser à l'envers de façon à ce que ceux qui produisent les marchandises soient en haut et puissent en profiter. Mais ceux qui sont au haut de l'échelle aujourd'hui sont ceux qui imaginent les machines, seul moyen de faire beaucoup de marchandises en peu de temps. Si on renverse l'échelle, tout tournant encore autour de la production, l'absence de motivation chez ceux que la productivité récompensait avant, risque fort de supprimer toute productivité. Il semble bien que l'on ne puisse sortir de ce dilemme qu'en fournissant une autre motivation, une autre stratégie aux hommes dans leur recherche du bonheur.
Puisqu'il tient tant au coeur de l'individu de montrer sa différence, de montrer qu'il est un être unique, ce qui est vrai, dans une société globale, ne peut-on lui dire que c'est dans l'expression de ce que sa pensée peut avoir de différent de celle des autres, et de semblable aussi, dans l'expression de ses constructions imaginaires en définitive qu'il pourra trouver le bonheur? Mais il faudrait pour cela que la structure sociale n'ait pas, dès l'enfance, châtré cette imagination pour que sa voix émasculée se mêle sans discordance aux choeurs qui chantent les louanges de la société expansionniste.

Extrait de l'éloge de la fuite, 1976, Henri Laborit

4 commentaires:

  1. Très intéressant, comme tout ce qu'a dit Laborit. Mais je ne suis pas convaincu du tout par sa conclusion. Quand il parle de "l'expression de ses constructions imaginaires", il semble faire référence à ce que fait l'artiste: le bonheur consisterait donc à être un artiste, à exprimer son imaginaire ou sa pensée. Etonnante naïveté, celle de croire que l'individu parfaitement accompli est forcément un penseur ou un artiste, ou un intellectuel, quand tant de gens se réalisent sous nos yeux dans les activités manuelles, dans la maternité, dans l'amour, dans le travail (même un travail pas bien payé). Un intellectuel qui réfléchit sur le bonheur ne devrait jamais oublier l'enquête de terrain.
    (et son allusion à la formule d'Epicure est tout de même un peu courte)

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  2. Je n’ai jamais lu Épicure, donc je ne donnerai pas mon avis là-dessus. Pour comprendre Henri Laborit, il faut lire son livre dans son intégralité et ce n’est pas dans ce chapitre qu’il développe le rôle de l’imagination. Grosso modo, mais sans toutes les nuances et subtilités de Laborit, l’imagination peut contrecarrer les effets de l’angoisse et de l’anxiété qui se traduisent par une inhibition comportementale ou inhibition de l’action. Il ne s’agit pas ici de devenir artiste ou penseur, car la création artistique ou intellectuelle n’est pas le but premier de l’imagination. Il s’agit ici de redéfinir sa vie en adoptant un état d’esprit par une imagination active qui s’appuie sur la réalité ou du moins qui tend vers elle. Quand je dis contrecarrer l’angoisse et l’anxiété, je parle surtout d’excessivité, car un peu d’anxiété est normal au bon fonctionnement biologique de l’humain. En dehors des pharmacopées, l’imagination est le seul moyen naturel d’abaisser la tension interne, mais encore faut-il la développer et correctement s’en servir, car elle peut-être à double tranchant et mené à la folie.
    Bien sûr, Henri Laborit comme n’importe qui peut se tromper, mais je donne souvent plus de crédit aux expérimentateurs qu’aux philosophes.

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  3. Je rajouterai que certaines personnes cet état d’esprit imaginatif se fait de manière naturelle, par la force des choses, chez d’autres jamais.

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  4. arghhh...


    je me souviens pourquoi je n'ai jamais terminé ce bouquin...


    mise en page désastreuse!!!!

    on ne respire pas quand on lit un texte comme ça, on s'étouffe, et c'est bien dommage, parce que la réflexion est plus qu'intéressante.

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