22 juillet 2008

La dictature de la petite bourgeoisie

Le texte qui suit relève d'une interprétation et d'une extrapolation personnelles faites à partir de l’ouvrage de Renaud Camus (La dictature de la petite bourgeoisie, Privat, 2005). En tant que tel, il ne prétend pas restituer fidèlement la pensée et les intentions de l’auteur et il ne saurait se substituer à une lecture intégrale du livre.

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Nous vivons sous une dictature, celle de la petite bourgeoisie. Renaud Camus s’emploie à nous le démonter tout au long de ce livre-entretien.
Mais quelle est donc cette dictature, de quoi est-elle faite, quelles sont ses armes ? Et le mot dictature n’est-il pas un peu fort ?

D’abord, la petite bourgeoisie nous impose une dictature parce qu’elle prétend parfaitement coïncider avec la société, ses attentes, ses aspirations. Parce qu’elle est en train de devenir la classe unique. Parce que tout ce qui n’est pas conforme au modèle qu’elle prétend incarner, tout ce qui oppose une résistance à sa façon de penser ne peut même pas être envisagé ni discuté et par retour la rend elle-même indiscutable.

La petite bourgeoisie détient la vérité, sait ce qui est bon pour la société. Elle est la société, elle est le monde.

Ensuite, c’est une dictature parce qu’elle ne laisse plus aucun espace dans lequel on pourrait lui échapper. Parce qu’elle recouvre l’ensemble du champ culturel de SA culture. Parce qu’elle recouvre l’ensemble du champ langagier de SON langage.

Sa force vient du fait qu’elle n’est pas directement palpable, visible. Elle agit en douce, l’air de rien. Elle n’a pas besoin des « défroques officielles du pouvoir » ni des « oripeaux de la dictature » car elle installe insidieusement en chacun de nous un tyran.

Ce tyran en nous est un zélateur du « soi-mêmisme », il nous répète en boucle qu’ « il faut absolument être soi-même » et pour cela, qu’il faut en finir avec l’altérité, c’est-à-dire en finir avec l’héritage, l’hérédité, le patrimoine et sa transmission, c’est-à-dire en finir avec la culture. Ce « soi-mêmisme » c’est la philosophie de la parole donnée qui n’engage plus à rien. C’est le règne du soi-mêmiste « sans vergogne, sans honte, sans respect ».

Le fanatisme démocratisant et anti-élitiste de cette dictature proclame que ce reniement de la (Haute) Culture est la condition de l’égalité et de la culture pour tous. Mais à trop vouloir cette égalité, ce fanatisme ne fait que renforcer les conditions d’une inégalité plus profonde encore. Car son « égalitarisme antihéréditaire » empêche précisément et à première vue paradoxalement, « l’insoumission au destin passif, l’inasservissement à la fatalité, que celle-ci soit psychologique, économique, intellectuelle ou sociale ». Le lecteur se demande alors comment un tel paradoxe est possible.

Renaud Camus aborde alors la question de la formation et de l’éducation des individus. Le creuset culturel, les processus conduits par les institutions culturelles, éducatives et familiales sont les champs d’application privilégiés de la nouvelle idéologie. Car ces champs sont lieux de la rencontre de l’autre, car la dictature de la petite bourgeoisie est avant tout culturelle et intellectuelle.

Et se dessine alors le paradoxe : ces lieux et ces processus, relookés, remaniés, repensés, remodelés, désennoblis, déringardisés, désacralisés, assainis, moralisés et modernisés par l’idéologie de la petite bourgeoisie, ces lieux et ces processus qui sont par nature censés pousser les individus vers le meilleur, vers le plus haut, sont devenus aujourd’hui, au nom de l’égalité, une matrice vidée de toute culture, de tout héritage et donc de tout véritable accès à une altérité autre que l’ersatz pathétique et stérile qui consiste à avoir du respect pour les individus d’une autre couleur de peau, de la tolérance pour les handicapés et de la compassion pour les pauvres. Une conception de l’altérité xénophile, sentimentaliste, misérabiliste et en même temps antihéréditaire. Quelle puissance de l’idéologie ! Et quelle impossibilité d’accès à l’autre elle met en place ! Comme s’il était possible qu’on aime l’autre tout en se détestant soi-même, c’est-à-dire tout en rejetant l’autre qui est en nous. Cette absence d’extérieur, ce défaut d’une sortie préalable de soi-même ne peut donc amener l’individu soumis à l’idéologie de la petite bourgeoisie qu’à buter dans ce qu’il est déjà, qu’à demeurer dans le déjà-là-toujours-présent et ainsi à n’aimer l’autre qu’à la seule condition que cet autre soit comme lui ou en voie de l’être, en voie d’assimilation. La dictature de la petite bourgeoisie produit les touristes jouisseurs et irresponsables de demain, les futurs colons occidentaux.

Et tout ceci donc –suprême paradoxe- au nom de l’égalité.

Déstratification de l’intelligence, dé-hiérarchisation de la culture. Au nom de l’égalité. Arasement anti-élitiste. Indifférenciation. Au nom de l’égalité. Et alors les différences ne sont plus qu’économiques. Et alors l’ignorance règne et fusionne en une classe, unique et déculturée, toutes les anciennes hiérarchies, toutes les anciennes classes désormais laminées, broyées, filtrées, restructurées, délocalisées et finalement bientôt totalement converties au catéchisme de la dictature. Il n’y a alors plus de riches. Il n’y a que des parvenus.

On remarquera pour finir la parfaite concordance de cette idéologie avec les grands projets politiques du moment : abolition des frontières, implantation en France d’un cosmopolitisme communautariste, intégration du pays à une technostructure supranationale.
Car en vue de la réussite de ces beaux projets, il est fermement recommandé à l’hôte, au sujet de l’expérimentation soviético-européiste de mettre sous le tapis (voire six pieds sous terre) tout ce qui pourrait relever d’une quelconque revendication de sa culture, de son héritage, de son patrimoine séculaire.

Et les vigilants de la petite bourgeoisie sont là pour veiller à ce que personne ne déroge à la règle. Et leurs condamnations sans appel sont faites pour notre bien disent-ils, pour éviter le retour de la barbarie. Odieux chantage, affreuse innocence dont il suffirait de se moquer si elle ne contenait en elle et hors d’elle tous les germes et les moyens d’une barbarie plus barbare encore. Il faut donc d’urgence commencer par trouver ce qu’il convient de faire pour chasser l’affreux petit diable qui s’installe en chacun de nous.

3 commentaires:

  1. "il est fermement recommandé à l’hôte, de mettre sous le tapis (voire six pieds sous terre) tout ce qui pourrait relever d’une quelconque revendication de sa culture, de son héritage, de son patrimoine séculaire."
    J'ai plutôt l'impression d'assister à l'inverse, par exemple dans les "communautés" d'origine africaine ou magrehbine ou des mômes de 18-20 ans français depuis leurs parents ou grands-parents se revendiquent comme étrangers. D'ailleurs ils ne se sentent pas chez eux en France parce qu'ils sont incapables d'intégrer la culture française : niveau de langue très faible, statut des femmes,etc...ce qui les empêche d'accéder à l'emploi.
    C'est plutôt cette analyse que je ferais, d'après ce que je vois.

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  2. Par hôtes, je parlais des français attachés à la France et à sa culture. Ceci étant dit ton commentaire soulève un aspect des choses qui serait plutôt cocasse s'il n'était navrant. Penser que tous ces gens qui ne se sentent pas même français vont se retrouver citoyens de l'Union Européenne. C'est comme si on demandait à des japonais d'être citoyens d'une Union Africaine et de se sentir africains. On nage dans des abstractions vraiment vertigineuses.

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  3. Comme l'écrit Camus dans Journal 2004, les riches sont des pauvres avec de l'argent (il cite en fait je ne sais plus qui). Les "références culturel" de la basse crapule du show business, de la pègre politicienne sont les mêmes que celle du Lumpen aux RTT, l'argent en plus.

    Ce qui est une déculturation est exalté comme le triomphe de l'égalité : on écoute la même musique, on aime les mêmes films, on lit les même magasines pourris, on est tous pour la diversité, le métissage, etc.

    Par ailleurs la transmission des savoir (Ecole), des patrimoines collectifs (Musées, monuments, paysages) apparaissent comme des obstacles au règne de cette dictature : c'est ainsi que l'Ecole n'est plus le lieu de transmission des savoir et de la formation de l'esprit mais devient celui de l'expression du "moi" libéré de l'élève, le musée n'a plus pour vocation de transmettre en bon état des oeuvres aux générations suivantes mais doit devenir un lieu de distraction avec galerie commerciale, restaurant, expositions d'oeuvres contemporaines décalées.

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