3 août 2016

La baise



La boîte, mais c’est peut-être seulement un bar dansant, semble tanguer au rythme de la musique, et lui vide avec application, presque avec violence, les verres de gin tonic que le barman a aligné sur le comptoir : il en a commandé trois d’un coup, pour gagner du temps. Il se tourne vers la piste de danse, qui comme de juste est noire de monde, ça regorge de petites étudiantes en arts ou quelque chose du même acabit, ça fluctue ça ondule ça crie ça danse sous les lumières, fluctuat nec mergitur, comme une houle qui monte, descend, remonte, des bras levés, des sourires extatiques, des mignonnes qui ondulent gracieusement toutes serpentines, yeux fermés bras en l’air quand le son devient particulièrement bon, tout sourires radieux de biches sorties entre copines pour s’éclater, c’est bon à voir, presque émouvant, et Robert croise alors le regard d’une mignonne qui danse toute seule un peu plus loin, aux abords de la foule compacte. Leurs regards se croisent un instant, et le mal est fait. 

Ça a toujours été comme ça, un sourire, un simple regard, même un regard froid, hostile et méprisant comme seules les femmes savent en jeter, il prend, c’est suffisant, ça anime en lui quelque chose, une méchante petite flamme, le plaisir de conquérir, the thrill of the kill, enfin quelque chose dans ce goût-là.


En matière de gonzesses, un regard hostile est autant une invitation qu'un sourire, voilà bien tout ce que Robert a retiré de ses années d’études, en particulier de son passage par la fac de droit, cet immarcescible nid de gauchistes hystériques  : qu’une femme te batte froid, qu’elle affecte de te mépriser, toi et tout ce que tu incarnes (la patriarchie, ce genre de choses) : c’est qu’elle a envie que tu la prennes, et si possible sans trop de câlineries. Cela n’avait aucun sens, et pourtant c’était ainsi. Robert en avait connu, à l’époque, des étudiantes gauchistes acharnées de révolution, le genre à défiler pour les sans-pap’ et à soutenir Mélenchon : eh bien, ça avait toujours été la même chose : au premier abord, regards méchants, réparties haineuses, lèvres retroussées dans un rictus de mépris, et le soir même, il les sautait dans sa piaule d’étudiant. Sans rire. Les gonzesses venaient l’emmerder pour une vague blague raciste, ou lui mettaient une tarte dans la gueule à la suite d’une conversation animée sur les droits des pédés ou le harcèlement de rue ou quelque autre connerie, et le soir même il les prenait à quatre pattes, toutes gémissantes le visage enfoncé dans l’oreiller.


 
Sur le coup, ça l’avait un peu déconcerté, parce que comme beaucoup de mecs Robert était tout de même un romantique, mais il avait fini par en faire son affaire : c’était un sombre mystère qu’il ne cherchait pas à percer, juste à chevaucher, et il avait en prime la joie un peu mesquine de voir les camarades de ces gonzesses s’arracher les cheveux quand il repartait avec elles, une main nonchalamment posée sur la croupe. Les types pensaient avoir tout bon, ils avaient un curriculum vitae de gaucho irréprochable, ils étaient dans toutes les bonnes causes, les sit-ins sur le campus, les conférences du cercle Kilimandjaro sur les crimes du colonialisme (black congo white king red rubber), les actions « coup de poing » du cercle Boycott Israël et de l’Union des Etudiants juifs qui se traitaient mutuellement de nazis, enfin toutes ces sortes de choses. En ce qui concernait le féminisme, ils étaient tout à fait réglos, irréprochables, c’est-à-dire bien soumis dans leurs rapports avec la gente féminine,  à s’excuser tout le temps pour leur privilège de mâle blanc. Leur style vestimentaire aussi était au poil : le keffieh essuie de vaisselle, les pantalons informes, les gros pulls à capuche, tout comme il fallait, jusqu’à l’obligatoire barbichette clairsemée d’adolescent attardé que tout gauchiste se doit de porter : ils avaient tout bien les camarades, et pourtant les gonzesses qu’ils convoitaient se barraient avec le type en blazer qui en début de soirée leur avait expliqué que Mussolini, finalement, c’était pas si mal (Robert n’y connaissait rien, à Mussolini, c’était juste quelque chose qu’il disait, comme ça, pour l’effet).

Les mecs enrageaient, pâles échalas impuissants qui connaissaient pourtant leur Chomsky sur le bout des doigts et avaient porté un pin’s Obama en 2008. Ce qu’ils ne comprenaient pas, et ce que Robert avait fini par saisir (confusément, de manière inarticulée, comme toujours), c’était que les meufs se caractérisaient avant tout par une scission entre ce qu’elles disaient aimer et ce qu’elles aimaient vraiment, entre ce qu’elles prétendaient vouloir et ce qu’elles voulaient réellement, et ce qu’elles voulaient consistait généralement à se faire posséder par quelqu’un, et sans trop de judiciaire.

Il n’y avait là rien de neuf, ni même de profondément insaisissable, ce n’était pas un mystère dont auraient été écartés les militants antifas et les camarades de lutte féministe, mais, pour une raison ou pour une autre, ceux-ci se révélaient incapables de le comprendre, ou à tout le moins de le mettre en pratique, peut-être en raison de leur corpus idéologique qui réclamait une adhésion stricte à l’égalité des sexes, au respect de la femme, à l’absolue clarté du consentement, toutes choses qui handicapaient gravement leurs tentatives de copulation avec la gent féminine, là où Robert, dont la vision du monde oscillait entre un cynisme jovial et une esthétique probablement fasciste, disposait d’un avantage certain, dont il avait usé avec des fortunes diverses, des embrouilles, des baffes dans la gueule, des succès épatants. Il lui semblait qu'il y avait là une preuve vivante de la supériorité du je-m'en-foutisme sur le progressisme, à tout le moins en ce qui concernait les matières copulatoires.

Enfin c’était ça, la fac, pour Robert. Le bon vieux temps, les plans foireux, les provocations absurdes, les potes qui entamaient de grandes discussions sur le destin de la civilisation occidentale en mangeant des durums pitta à quatre heures du matin, les petites étudiantes en journalisme au corps ferme et nerveux, la baise comme une lutte souple et haletante sur des draps moites.


***


La vision de cette minette qui danse devant lui le rappelle à la réalité. Elle n’est ni hostile ni revêche, bien au contraire, c’est un amour cette meuf, ça se voit tout de suite à son sourire, exactement comme il faut, c’est-à-dire à la fois aguicheur et  timide,  sexy et pourtant comme surpris de sa propre audace, et Robert ne pense plus à rien, il ne voit rien d’autre que ces lèvres entrouvertes qui découvrent des petites dents blanches, et ces yeux félins en amandes qui signifient tout, le monde, les astres, les cieux, et la promesse d’une bonne baise douce et sensuelle par une nuit d’été. 

Robert le sait, d’un instant à l’autre, il va s’approcher. Il ne le fait pas encore, il retarde, il prend son temps, il achève de se poivrer. Ce n’est pas qu’il a peur, ou qu’il hésite : au contraire, il veut savourer cet instant où tout est encore suspendu, là tout en haut retenu à l’endroit où son coude s’appuie encore au bar. Il peine à s’en détacher parce qu’il sait que ce moment, ici, maintenant, ce regard, ce sourire, cette anticipation, constitue absolument l’instant le plus intense, le plus élevé de sa nuit, peut-être même de sa vie, et que tout ce qui s’ensuivra sera irrémédiablement moindre, que tout ira en décroissant jusqu’au matin qui sera laid et maladroit et perclus de remords.

Le remords, il en sent déjà les prémices, les frappes préventives sous son crâne embué au gin tonic, quelque chose qui vient de très loin, d’une province reculée de l’empire, l’image fugitive d’une meuf exquise parfaite et adorable qui dort seule dans un lit quelque part dans la ville, son téléphone à côté d’elle, endormie à attendre des nouvelles qui ne sont jamais venues. Innocente et aimante meuf honnête roulée dans sa couette, assoupie à force de l’attendre, lui. Innocent petit trésor de femme parfaite et sensuelle, la seule à lui serrer le cœur de tendresse quand il la quitte le matin encore endormie dans son lit, la seule pour laquelle il a envie de rester plutôt que de se barrer discrètement chaussures à la main dans la grisaille blafarde du petit matin. Si l’amour existe, s’il est possible d’entrevoir quelque chose comme l’amour, c’est cela, c’est un matin aux petites heures, une chambre plongée dans la lumière naissante de l’aube, et le corps chaud d’une meuf endormie pour laquelle on ne ressent qu’une immense tendresse.

Mais ce n’est pas la tendresse qui lui fait battre les sangs dans cette boîte pleine à craquer où disparait rapidement tout souvenir du monde extérieur, ou plus rien n’existe que cette gonzesse qui danse en face de lui, suprêmement excitante, à la fois pudique et sexy, à vous donner des envies de l’attraper par derrière, de passer vos mains autour de sa taille, de dompter son petit corps dansant et de lui mordre la nuque.

Où est passé son verre il n’en a pas la moindre idée, il a perdu contact avec le comptoir du bar derrière lui, un retour en arrière ne semble pas envisageable, il n’y a plus rien d’autre à faire qu’avancer, il lui semble que le regard de la mignonne s’illumine, elle le voit approcher, il est à présent devant elle, elle minaude quelque chose d’incompréhensible, le sourire éthylique, l’haleine chargée d’alcool, elle est en fait totalement bourrée cette meuf, et tout s’évanouit.







6 commentaires:

  1. Pas mal mais ça manque de blagues sur les juifs.

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  2. Ce billet,l'un des meilleurs de CGB,devrait être au programme de tous les cours de drague de toutes les facs,de tous les lycées et même des collèges!

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  3. Sacré samedi soir! Nuit d'ivresse pour oublier une semaine à larbiner.
    Vaches à lait, allez testez ce cul, se vider les testicules, demeurer esclaves jusqu'au bout des seins!

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  4. Ce bon vieux DT, ça faisait longtemps.

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  5. "En matière de gonzesses, un regard hostile est autant une invitation qu'un sourire"

    Ce que j'en conclus, c'est que Robert aura dans le premier cas envie de la baiser (le désir de lutte), et dans le second l'envie de l'embrasser (l'instinct de protection).

    Je ne sais pas pourquoi mais je me rappelle les confessions d'un collègue, honnête kabyle et entier, qui m'avouait le "test" qu'il faisait passer à sa conquête. Du temps où sa bagnole n'avait pas la centralisation, il lui ouvrait la portière de l'extérieur; si elle se penchait pour lui ouvrir la portière à son tour, il la traitait bien dirons-nous; si elle le laissait se démerder, il la baisait et basta.

    C'est pourquoi j'ai l'intime conviction que par sa générosité et par son animalité féconde, la femme atteindra la grâce et méritera l'amour inconditionnel que l'homme lui porte. Car, j'en fais l'amer constat, quelle chance avons-nous de tenir la comparaison à côté du vin, de la musique classique, de la littérature, des moteurs aux cylindres rugissants, de la camaraderie toute masculine, du bruit de l'écume battant le rocher ou d'un banal coucher de soleil ?

    Je repense à ce que disait le tristement lucide Gaspard Proust dans un interviou donné à Elle magazine..."Je me souviens d'un dîner très arrosé aux côtés d'une fille et d'un vin délicieux. Le lendemain, je me rappelais encore du vin, plus du tout de la fille".

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  6. Votre collègue a dû voir "Il était une fois le Bronx". Il y a exactement la même anecdote. Le film date de 1993.

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Attention : le CGB n est pas une démocratie. Si t es qu un gros con de troll, tu seras irrémédiablement réduit au silence.
(Les anonymes serviront de cibles aux tirs d exercice.)

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