15 juin 2015

Moquons-nous un peu de Huysmans

huysmans
Joris-Karl Huysmans puisant dans le Dictionnaire

Le dernier Houellebecq m’avait fait croire que je pourrais lire Huysmans. Mais arrivé à la moitié du roman En rade, je suis déjà bien trop agacé.

Il y a tout d'abord le fait constamment désagréable de voir trop clairement là où le romancier veut nous mener. Alors qu’on a saisi l’idée du paragraphe, le voilà qui poursuit malgré tout et se perd en détails maniaques, en descriptions insistantes, inutiles, et l’on est obligé de sauter des lignes pour l’attendre un peu plus bas.

Et notamment, il voudrait nous ranger aux côtés de son personnage principal, qu'on prenne fait et cause pour lui et qu'on s'exaspère avec lui des protagonistes secondaires. Malheureusement, c’est le contraire qui se produit : son personnage trop réflexif et délicat finit par devenir ridicule, et Huysmans ne semble pas du tout s’en apercevoir. Par contre coup, ce sont les autres, ceux qu’on serait supposé mépriser, qui récoltent la sympathie.

A ce stade, le roman est déjà mal barré. On devient suspicieux, intraitable, plus tellement bienveillant lorsqu'arrivent les chapelets d'images mal branlées dont Huysmans use et abuse. Des images pour tout, surtout pour ce qui n’en mérite pas. Tout est décrit, tout a une odeur, le moindre tabouret a une âme… Si le personnage a le malheur de poser son regard sur l’étang du château, déferle un descriptif détaillé des canards qui le peuplent. Ils ont :
« des dos aux reflets métalliques, des poitrails de vif-argent lustré de vert réséda et de rose, des gorges de satin frémissant, flamme de punch et crème, aurore et cendre »…
OK. Un peu plus loin dans l'histoire, l’un de ces canards ne pourra évidemment pas se contenter de faire clapoter son bec comme tout le monde. Non. Il fera clapoter « la pince citron de son bec ». Quel raffinement. Quel réalisme ! On ferme les yeux et on ressent ce canard au plus profond de soi... Plus tard encore, ce sont des pigeons qui prennent leur envol, et pas n'importe comment s'il vous plaît : « en cercle, autour des hautes cheminées du faîte » ; et ils « s’éparpillèrent sur la tour dont le toit se fourra d’un bonnet roucoulant de plumes »... Mmh...

Si Huysmans avait le talent des images, on ne lui en voudrait pas plus que ça, mais ce n’est pas le cas. Je me suis par exemple trouvé désemparé lorsqu’il m’a fallu imaginer, pénétrant dans une pièce avec le héros, une odeur de « poussière tiède ». C’est que je n’ai jamais respiré de poussière qu'à température ambiante...

Pour finir, on n’échappe pas à quelques clichés, comme par exemple cette silhouette féminine apparaissant dans le rêve du personnage, dont « une étroite robe serre les bulles timorées de ses seins » !

Dans un roman, les seins ne peuvent jamais être des seins. Ils sont des « bulles timorées » ou plus fréquemment des « globes ». Blancs si possible. C’est ce que m’avait appris la lecture amusante du Dictionnaire des clichés littéraires (Hervé Laroche), qui répertorie les automatismes et expressions qui n'existent nulle part ailleurs que dans les romans.

  Dictionnaire_des_cliches_litteraires 

Par exemple, dans les romans :
  • un abîme est toujours « insondable »,
  • un accoutrement toujours « étrange » (un accoutrement normal n’intéresse personne),
  • un fil est toujours « ténu » et « menace de se rompre »...
Dans un roman, on ne manque pas une occasion de « nimber ». On nimbe de lumière ou de douceur, l’avantage de nimber, pour le romancier, étant qu’on ne sait pas très bien en quoi ça consiste. Dans un roman, « accusateur » est une propriété réservée aux doigts, que l'on « pointe », ou aux regards, que l'on « décoche ». Etc.

Pour finir, au mot affubler, le dictionnaire colle pour définition :
affublez tout de n’importe quoi, et ce n’importe quoi devient automatiquement intéressant. Par exemple : Elle était affublée de lunettes à monture d’écaille ; Son bureau, affublé de deux tiroirs symétriques..., etc.
Evidemment, après avoir lu ce dico, il devient impossible d'écrire ou de lire quoi que ce soit de romanesque.

13 commentaires:

  1. kobus van cleef15 juin 2015 à 22:36

    allez allez !
    les seins sont parfois des loches, des tétasses , des mamelles !
    pour la poussière tiède , venez faire un tour en bagnole avec moi ,l'hiver, lorsque je met le chauffage à donf !
    vous comprendrez ce que huysmans veut dire.....le circuit n'a pas été récuré depuis des lustres....

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  2. kobus van cleef15 juin 2015 à 22:36

    et ,par ailleurs....preums !

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  3. Merci pour ce papier, Xix, j'ai bien rigolé et j'avoue que je suis assez content que quelqu'un l'ait dit et bien dit.

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  4. C'est un peu comme du Dantec si j'ai bien compris? (j'ai failli acheter un bouquin de Huysmans aujourd'hui même)

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    1. Si tu veux essayer du Dantec, je te recommande "La sirène rouge", bon petit livre d'action qui t'emmènera à travers toute l'Europe.

      Pour rester sur Dantec et le ton de l'article, je crois me rappeler qu'il avait utilisé l'expression "Chantilly acoustique" pour parler de la musique de Barry White. C'est pas mal, non ?

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    2. kobus van cleef16 août 2015 à 22:51

      chantilly?
      à l'encre de seiche , alors

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  5. OK vos citations sont accablantes pour ce pauvre Joris-Karl, mais tout de même "A rebours" est un pur chef d'oeuvre.

    Tremens

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    1. Les citations ne sont nullement accablantes pour Huysmans (et à ce petit jeu pourtant, on dézingue facilement les plus grands avec des extraits bien choisis). Et s'il y a quelque chose de remarquable chez Huysmans, c'est bien qu'il ne tombe jamais dans les "clichés littéraires" recensés dans le dictionnaire cité...
      Un billet à côté de la plaque.

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    2. Je vous crois sur parole.

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  6. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  7. le temps est passé sur Huysmans et son esthétisme suranné comme un marteau sur un clou tordu, je le lisais il y a 42 ans. Néanmoins il reste des pages dans "Là-bas" et
    "A rebours" à lire.
    Quand à se laisser guider par Houellebecq, le Roi-clochard de l'écriture, qui nous offre, un esthétisme d'eaux usées, voila une errance bien périlleuse, Xix.
    Pic de la Farandole.

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  8. Juger Huysamans sur une de ses pièces les plus faibles est très hâtif. Ce que vous écrivez est certes juste. Mais:
    -dans ce genre très faible qu'est le naturalisme, Huysmans est bien meilleur que Zola,les soeurs Vatard enfoncent n'importe quel roman de Zola à tout point de vue.
    -A rebours est un livre absolument génial, une monstruosité quasiment unique dans l'histoire du roman et de la littérature.
    -comparer huysmans et Houellebecq est très cruel pour le dernier: jamais Huysmans n'a commis un aussi navrant pastiche de lui-même que la carte et le territoire par exemple.

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